«Le non au référendum n'est pas un rejet de la Révolution»
Paru le Mardi 11 Décembre 2007VENEZUELA - De passage en Suisse, Maurice Lemoine a analysé les causes du premier échec de Chávez dans les urnes.
L'échec de la réforme constitutionnelle1 au Venezuela marque-t-elle le déclin de la Révolution? Le Comité bolivarien de Suisse a fait salle comble mercredi 5 décembre, à Genève, où une centaine de personnes s'étaient données rendez-vous pour écouter Maurice Lemoine, trois jours à peine après la première défaite électorale d'Hugo Chávez. Un revers qui a «surpris» le rédacteur en chef du Monde diplomatique, mais que cet analyste réputé de l'Amérique latine interprète comme une demande de «pause dans le processus révolutionnaire» et non comme un désaveu du gouvernement.
Livrant une analyse à chaud «qu'il conviendra de confirmer par une enquête de terrain», M. Lemoine estime que la réforme constitutionnelle a été victime du double impératif contradictoire inhérent à une révolution démocratique. Nécessité, d'une part, d'accélérer les changements structurels –«on ne peut mobiliser un peuple durant quarante ans»– et, d'autre part, de persuader la majorité de suivre un modèle socialiste encore en phase de définition. Une pédagogie qui exige du temps et de la patience, pas toujours en phase avec les urgences révolutionnaires.
Paradoxalement, Maurice Lemoine perçoit ce modèle de pédagogie politique dans l'émission télévisée hebdomadaire «Aló Presidente!», qui permet depuis des années à Hugo Chávez d'expliquer les principes et les normes contenus dans la Constitution bolivarienne en vigueur depuis 1999. «Les Vénézuéliens la connaissent désormais par coeur et ils y sont très attachés», assure M. Lemoine. Du coup, toucher à la bicha –surnom donné par les Vénézuéliens à leur Constitution– n'était pas un acte anodin. Selon l'analyste, certains partisans de Chávez auraient vu d'un mauvais oeil la modification de cet élément central de la Révolution par «des dispositions parfois très complexes, voire embrouillées». Ainsi la dénommée «nouvelle géographie du pouvoir», qui devait permettre à l'exécutif de créer de nouvelles entités régionales sans dissoudre les anciennes. «Je ne suis pas plus bête qu'un autre mais moi-même je n'ai pas compris certains passages de la réforme...», admet le journaliste. En ce sens, M. Lemoine relève la responsabilité du Parlement qui a ajouté une trentaine de nouveaux articles à ceux prévus à l'origine par le président, rendant encore moins lisible la réforme. «Le pouvoir a oublié que les Vénézuéliens ne se mobilisent que sur des choses concrètes», remarque l'analyste. Du coup, si l'opposition n'a eu aucun mal à faire le plein des voix anti-Chávez, une partie des électeurs du président se sont, eux, réfugiés dans l'abstention...
Ces erreurs stratégiques, le rédacteur du Diplo les attribue en partie à la «personnalité écrasante» du chef de l'Etat. «Chávez a acquis une telle dimension qu'il n'est plus entouré que de courtisans. Personne n'ose lui tenir tête», juge-t-il. A cela s'ajoute le mécontentement d'une partie de la base face à la bureaucratie du Parti socialiste unifié (PSUV), mais aussi face à la corruption. Une plaie endémique que la croissance des services publics rend «encore plus dangereuse», analyse M. Lemoine.
En définitive, le journaliste estime que la défaite du 2 décembre pourrait se révéler positive, si elle rendait le pouvoir «moins euphorique» et surtout «moins arrogant». «Hugo Chávez manque de culture du dialogue. Qualifier de traîtres tout ceux qui critiquaient la réforme n'a pas aidé.» Cela dit, M. Lemoine juge «normale» la cassure entre Chávez et certains de ses alliés historiques, comme le général Baduel ou les centristes de Podemos, «prix de la radicalisation du processus.» Pour être réellement salutaire, ce «coup d'arrêt» devrait désormais être mis à profit pour «solidifier les acquis»: «Beaucoup de Vénézuéliens ont le sentiment que les réformes sont menées de façon brouillonne, qu'une certaine désorganisation persiste. Ils se sont peut-être dit qu'il fallait améliorer l'existant avant de passer à une autre phase.» Maurice Lemoine prend l'exemple des Mercals, ces magasins subventionnés appréciés des plus pauvres, mais dont les étals ne sont pas toujours garnis, car leurs fournisseurs préférent vendre aux plus offrants... A l'instar de ces chavistes sceptiques devant la réforme, le journaliste français pense que plusieurs des propositions d'Hugo Chávez trouveraient mieux leur place dans de simples lois. Ainsi la baisse de la durée du travail ou le rattachement de la Banque centrale à l'exécutif. «Je n'ai aucune inquiétude sur la poursuite du processus», glisse M. Lemoine. «Les Vénézuéliens n'ont pas renoncé à la Révolution, même si certains ont jugé qu'un temps de réflexion était nécessaire.»
Une analyse, semble-t-il, partagée par Chávez lui-même. Au soir du vote, le président a admis que ses compatriotes n'étaient «pas encore mûrs» pour le socialisme. Tout en glissant un «por ahora» («pour l'instant») très symbolique, puisqu'il paraphrase son discours prononcé après l'échec de la révolte militaire de 19922. En guise d'avertissement: Hugo Chávez ne renonce jamais!
Note : 1 Les deux blocs constitutionnels proposés ont été rejetés par 50,65% et 51,01% des voix.
2 «Lamentablemente, por ahora, los objetivos que nos planteamos no fueron logrados en la ciudad capital» («Malheureusement, pour l'instant, les objectifs (militaires, ndlr) que nous nous étions fixés n'ont pas été atteints dans la capitale»), avait-il déclaré à la télévision pour demander aux autres insurgés de rendre les armes. Cette intervention avait lancé sa popularité et conduit à son élection six ans plus tard.
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