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jeudi, novembre 05, 2009

La Bolivie d'Evo Morales ferme les yeux sur les barrages de Lula

BERNARD PERRIN, LA PAZ

SolidaritéAMAZONIE - Que la gauche remporte ou non le scrutin bolivien de décembre, le rio Madeira n'échappera pas aux dommages écologiques et sociaux des deux futurs barrages brésiliens.
Que restera-t-il dans une décennie du «poumon de la terre» et des populations indigènes qui l'habitent? Que les gouvernements du Brésil ou de Bolivie soient «de gauche» ou «indigéniste» n'y change rien. Entre les mégaprojets énergétiques, les exploitations pétrolières ou minières et les monocultures d'agrocombustibles, l'Amazonie, et ses richesses naturelles stratégiques, est aujourd'hui plus que jamais l'ultime digue face au capitalisme. A la frontière bolivienne, le Brésil vient de lancer sa version amazonienne des travaux d'Hercule: la construction du plus grand projet hydroélectrique du continent sud-américain. Sur le rio Madeira, principal affluent du fleuve Amazone, le gouvernement du président Luiz Ignacio «Lula» da Silva va débourser d'ici 2013 plus de 10 milliards de dollars pour la construction de deux mégabarrages, à Jirau et San Antonio qui généreront au total près de 7000 MV. Les travaux, qui ont démarré cet été, sont dirigés par Odebrecht, la plus grande entreprise de construction d'Amérique latine, dont le chiffre d'affaires a atteint, en 2007, 17 milliards de dollars, un montant supérieur au PIB de la Bolivie et du Paraguay réunis.
Les promoteurs du projet espèrent que les deux ouvrages permettront le développement d'un gigantesque pôle agroindustriel au coeur de l'Amazonie, en plus d'alimenter, par une ligne à haute tension, les industries de Sao Paulo, à plusieurs milliers de kilomètres au sud-est.
Si ces ouvrages seront sensiblement moins grands que le fameux barrage des Trois Gorges en Chine, le plus puissant du monde (18 200 MV), ils auront par contre un impact écologique énorme au vu de la topographie extrêmement plate du bassin amazonien. De quoi inquiéter le voisin bolivien, dont la frontière se situe à moins de 90 kilomètres du premier des deux barrages, celui de Jirau.
Certes, les études menées par des scientifiques brésiliens ont conclu «à l'absence d'impact des barrages sur le territoire bolivien». Mais Jorge Molina, expert à l'Institut d'hydraulique et d'hydrologie de l'Université Mayor de San Andrés, à La Paz, n'en décolère toujours pas: «Les Brésiliens ont carrément manipulé les modèles mathématiques pour calculer par exemple la sédimentation au fond des lacs de retenue», accuse-t-il. «C'est absolument inacceptable pour le scientifique que je suis. Explicable toutefois: il ne s'agissait pas d'études, mais d'opinions émises par des chercheurs payés par... Odebrecht, le maître de l'ouvrage!»
La réalité risque donc bien de virer au cauchemar pour les habitants du bassin du rio Madeira. «Notre dernière étude démontre en effet que l'élévation du niveau du fleuve après la mise en service des deux barrages se situera entre 1 et 2,2 mètres», poursuit M. Molina.


Populations déplacées

«Nous n'avons pas les relevés topographiques exacts de toute la zone», regrette pour sa part Marc Pouilly chercheur à l'IRD, l'Institut de recherche pour le développement. Mais les premières études menées du côté bolivien arrivent à la conclusion qu'au minimum 500 km2 de terres riveraines seront définitivement inondées.
La communauté scientifique est dès lors montée aux barricades. «Le bassin du rio Madeira, c'est plus d'un million de km2 (25 fois la Suisse). C'est donc une folie de réaliser de tels barrages sans avoir au préalable effectué des études sérieuses», poursuit Marc Pouilly. Celles menées récemment par l'ONG Faunagua donnent le frisson. «Plus de 300 espèces de poissons migrateurs seront menacées d'extinction, mettant en péril, pour le seul territoire bolivien, la survie économique de 16 000 pêcheurs traditionnels, de leurs familles et de leurs communautés», explique Paul van Damme.
Manuel Antonio Valdès, chercheur à l'Université fédérale de Rondonia, au Brésil, estime pour sa part que du côté brésilien, la construction des barrages nécessitera le déplacement d'au moins 15 000 personnes: «Ce sera un drame social. Ces gens déracinés, coupés de leur culture, viendront gonfler les banlieues de Porto Velho... Et tomberont dans la misère et son cortège habituel: délinquance, prostitution, trafics en tous genres.» Un problème presque habituel au Brésil: «En trente ans, l'Etat a construit plus de 600 barrages, déplaçant plus d'un million de personnes, dont au moins 70% n'ont jamais reçu la moindre indemnisation.»
Face à la menace, la Bolivie a tardé à réagir. Depuis 2006, le ministre des Affaires étrangères David Choquehuanca a certes fait régulièrement part de la «préoccupation» de l'Etat bolivien face aux répercussions environnementales des deux barrages. Mais si certains ministères, comme celui de l'Environnement, ont combattu le projet brésilien, d'autres, comme celui de l'Energie, ou les cercles proches du président, à commencer par le vice-président Alvaro García Linera, y sont ouvertement favorables.


Pour l'électricité

Pour eux, il est en effet vital de répondre avant tout aux besoins de la population. Et Pablo leur fait volontiers écho. Ce paysan et pêcheur de la région de Cobija, dans le département de Pando, à la frontière avec le Brésil, est venu jusqu'à La Paz pour défendre la construction des barrages: «Ce que nous voulons, c'est vivre mieux, ne plus nous éclairer à la bougie. On accepte volontiers le désastre s'il vient avec le développement et l'électricité!»
Jean Rémy, professeur à l'Université fédérale de Rio de Janeiro, l'a toutefois prévenu: «Il ne faut pas se faire d'illusions. Tous les projets antérieurs ont montré que les populations locales n'en bénéficient pas. Elles restent dans l'obscurité!» Le Bloc des organisations paysannes et indigènes du Nord amazonien (BOCINAB) ne s'y est d'ailleurs pas trompé. Il a exigé l'arrêt immédiat de la construction des barrages et déposé dans la foulée une demande de mesures provisionnelles devant la Commission interaméricaine des droits de l'homme. Pour l'heure sans succès: le rouleau compresseur brésilien semble impossible à arrêter. I



article

«TRANSNATIONALISATION» DE L'AMAZONIE

BPN

«Accélérer le développement économique: c'est une constante dans la politique brésilienne, depuis la seconde moitié du XXe siècle», explique Olivier Dabène, professeur à Sciences Po et président de l'Observatoire de l'Amérique latine et des Caraïbes. C'est d'ailleurs à ce prix que le géant sud-américain pourra assurer sa place de nouvelle puissance économique mondiale du XXIe siècle. «Lula a beau être de gauche, il est coulé dans le moule des intérêts prioritaires du pays», poursuit le chercheur.
Le Brésil s'est ainsi mué en véritable empire, constituant son propre «pré carré» sur le continent. Lorsque la BNDES (Banque nationale de développement économique et social) décide d'investir dans les pays voisins, c'est en effet à condition que les projets soient accordés ensuite à des entreprises... brésiliennes. La centrale hydroélectrique de San Francisco, en Amazonie équatorienne, a ainsi été construite grâce à un prêt de 243 millions de dollars accordé justement par la BNDES... sous condition d'adjudication du contrat à l'entreprise brésilienne Odebrecht!
«Mais le projet des barrages du rio Madeira ne peut toutefois se comprendre que si on le replace dans le cadre de l'IIRSA, l'Initiative pour l'intégration des infrastructures régionales sud-américaines», souligne Marco Octavio Ribera, chercheur à la Lidema, la Ligue bolivienne de défense de l'environnement. L'objectif de l'IIRSA, adoptée en 2000 par douze présidents sud-américains? «C'est le développement d'infrastructures et de centres de production d'énergies dans un corridor d'intégration qui remonte toute l'Amazonie. L'IIRSA prévoit notamment une voie navigable de 4200 kilomètres qui permettra le transport fluvial – puis terrestre via la construction de nouvelles routes – du soja et des agrocombustibles produits en Amazonie vers les ports de la côte pacifique, pour les exportations vers l'Asie», poursuit le chercheur. «Et ces voies de communication sont dessinées en fonction des échanges commerciaux et de la chaîne de production des transnationales nord-américaines et brésiliennes, commente Evelin Mamani, sous-directrice du Fobomade, le Forum bolivien sur l'environnement et le développement. Les entreprises qui financent l'IIRSA, ce sont notamment les grands producteurs de soja et les entreprises de la filière de l'agroalimentaire.» Dans le numéro d'avril de l'édition «cono sur» du Monde diplomatique, le journaliste français Christophe Ventura confirme que «Lula a passé des engagements avec les firmes de l'agrobusiness comme Monsanto, Syngenta, Cargill ou encore Nestlé pour réaliser son rêve de convertir le Brésil en premier producteur mondial de soja, de canne à sucre et d'éthanol».
«On peut donc aujourd'hui véritablement parler de transnationalisation de l'Amazonie, conclut Evelin Mamani. Au détriment de la santé humaine, de la conservation de la nature et du droit des peuples indigènes de vivre selon leurs modes de vie.» BPN


samedi, octobre 17, 2009

Payer pour préserver des forêts: une fausse bonne idée?

CLIMAT Vendredi16 octobre 2009

Payer pour préserver des forêts: une fausse bonne idée?

(DR)

(DR)

L’organisation écologique Greenpeace dénonce le marché conclu il y a une dizaine d’années entre le gouvernement bolivien et trois grandes entreprises de l’énergie. Polémique

L’approche de la conférence de Copenhague sur le climat intensifie une série de polémiques autour des moyens à employer pour limiter le réchauffement de la planète. L’organisation écologique Greenpeace y est allée de son couplet jeudi, en dénonçant le versement de crédits carbone (droits d’émettre du CO2) aux sociétés privées qui s’engagent à empêcher de la déforestation.

Dans une étude intitulée «Carbon Scam», Greenpeace s’en prend à l’une des plus anciennes, des plus célèbres et des plus importantes initiatives du genre: le Noel Kempff Climate Action Project (NKCAP). Le territoire concerné, 129 500 km2 de forêts sauvages situées en Bolivie, a été sanctuarisé il y a plus de dix ans par l’ONG américaine Nature Conservancy et les géants de l’énergie American Electric Power (AEP), PacifiCorp et BP Amoco. Contre paiement de 10,8 millions de dollars, le gouvernement de La Paz s’est engagé à y interdire toute émission de gaz à effet de serre, donc toute déforestation. En échange de leur versement, les trois sociétés privées sont censées recevoir à terme le droit d’émettre autant de gaz à effet de serre qu’elles en ont évitées là.

Le Protocole de Kyoto, à la pointe de la lutte contre le réchauffement climatique, a institué ce genre de mécanismes dits de «flexibilité». Mais s’il a prévu de récompenser le reboisement, il ne dit rien des efforts visant à éviter le déboisement. Pourquoi? «Ce genre de solutions n’existait qu’à l’état d’ébauche à l’époque», explique Andreas Fischlin, professeur d’écologie systémique terrestre à l’EPFZ et membre de la délégation suisse à la conférence de Copenhague.

Greenpeace se méfie d’un tel mécanisme. Après étude du cas, l’organisation écologique assure que le projet Noel Kempff est très loin d’épargner autant d’émissions de gaz à effet de serre qu’il le prétend (le chiffre officiel serait à diviser par… dix). Ses principaux griefs: les coupeurs de bois n’ont pas cessé de travailler mais se sont tout simplement déplacés (ce qui est gagné d’un côté est perdu de l’autre); les feux de forêt ont été très peu pris en compte, alors qu’ils sont susceptibles d’affecter grandement le résultat de l’opération puisqu’ils produisent des émissions supplémentaires de carbone; et les décomptes régionaux d’émission, régulièrement avancés, ne sont pas fiables. Au total, assure l’étude, si le déboisement a été limité ces dernières années en Bolivie, c’est en raison non du NKCAP mais d’une loi récente limitant l’octroi de concessions.

mercredi, octobre 14, 2009

mercredi, octobre 07, 2009

Des forêts mieux gérées en Amazonie

BOIS Vendredi9 octobre 2009

Des forêts mieux gérées en Amazonie

Chantal RayesParagominas (Etat du Pará Brésil)

Forêts de l’Etat du Pará. (AFP)

Forêts de l’Etat du Pará. (AFP)

La déforestation fait toujours des ravages au Brésil. Mais plusieurs entreprises se mettent à exploiter les ressources de manière à réduire les impacts sur l’écosystème. Avec des bénéfices à la clé. Reportage dans la jungle

L’arbre, un angelim amargoso (Faveira amargosa) de 25 mètres de haut, tombe dans un bruit sec. D’une précision millimétrique, la coupe a duré moins de cinq minutes et les arbres voisins ont été soigneusement épargnés.

Nous sommes à Paragominas, dans l’Etat amazonien du Pará, sur les terres de Cikel, un producteur de bois d’origine certifiée. Cette forêt est exploitée selon des méthodes de gestion forestière visant à réduire l’impact sur les écosystèmes. Chaque étape est étudiée: depuis la sélection des arbres à abattre – les espèces protégées ou non commercialisables sont écartées – jusqu’au tracé de la route à percer pour les récupérer, et qui doit épargner autant que possible la végétation.

Non loin de là, un exemple d’exploitation sauvage: des troncs jonchent le sol. L’un d’eux est scindé en trois. «Les coupeurs veulent aller vite pour abattre un maximum d’arbres, car une partie de leur rémunération est proportionnelle au rendement, explique le technicien forestier César Pinheiro. Ce type d’exploitation est le plus courant en Amazonie», et c’est le point de départ du défrichement.

Dès qu’il n’y a plus de bois à en tirer, la parcelle est totalement défrichée puis transformée en pâturage. Quand le pâturage cesse d’être productif, il est abandonné par l’éleveur qui s’en va défricher ailleurs, laissant la place à l’agriculteur.

L’Amazonie brésilienne a déjà perdu ainsi 17% de sa couverture végétale. Ce défrichement essentiellement illégal fait du Brésil le quatrième pollueur mondial. Depuis la mise en place de la surveillance satellite en 1988, l’Amazonie brésilienne a perdu en moyenne 19 000 km2 de couverture végétale par an. Selon les estimations du gouvernement, le déboisement de la plus grande forêt tropicale du monde n’aurait cependant reculé que de quelque 9000 km2 entre août 2008 et juillet 2009, son plus bas niveau en vingt ans. Si les chiffres définitifs qui seront connus en fin d’année le confirment, ce résultat représenterait une baisse de 30% par rapport à la période précédente. Ce que le ministre de l’Environnement, Carlos Minc, attribue au resserrement des contrôles.

Pour ralentir la destruction des forêts, le gouvernement mise aussi sur des mesures «structurelles» comme l’expansion de la gestion forestière. L’idée est de concilier préservation et développement économique pour les plus de 25 millions de Brésiliens qui vivent en Amazonie, explique Luiz Carlos Joels, directeur du Service forestier brésilien (SFB).

L’entreprise Cikel est l’une des premières à avoir abandonné l’exploitation «conventionnelle», comme on appelle ici la dévastation. Depuis 1999, le bois de Cikel est certifié par le label international FSC (Forest Stewardship Council) qui garantit que son extraction respecte la législation et les principes du développement durable, notamment le «bien-être social» des salariés et des communautés locales.

C’est la nécessité de se plier aux exigences du marché qui a forcé ce «changement culturel», selon l’avis du patron de l’entreprise, Damião Pereira Dias. «Notre principal marché, les Pays-Bas, ne voulait plus que du bois d’origine certifiée, dit son directeur, Josué Evandro Ferreira. Les Etats-Unis commencent aussi à en demander.» Cikel, qui exporte 75% de sa production, a gagné au change. Le bois d’origine certifiée se vend 30% plus cher. Et l’exploitation planifiée a permis de réduire les coûts, dit Ferreira: «On utilise moins les machines, il y a moins d’accidents aussi.»

Une étude de l’Institut Forêt tropicale (IFT) le confirme: outre ses avantages écologiques, la gestion forestière est «plus rentable» que la dévastation, «les gains de productivité et la réduction du gaspillage [excédant] les coûts supplémentaires dus à la planification de l’exploitation». Reste à convaincre les exploitants forestiers… Pour l’instant, moins de 5% du bois tiré d’Amazonie est issu de la gestion forestière (et moins de 2% est d’origine certifiée).

«Les entraves sont nombreuses, note Marco Lentini, directeur adjoint de l’IFT. Le marché brésilien, principal acheteur du bois d’Amazonie, ne cherche pas à savoir comment a été produit celui-ci. De plus, pour faire approuver un plan d’aménagement forestier, il faut avoir un titre de propriété.» Or, seuls 4% des terres d’Amazonie ont un titre valide. Les autres, quand ils existent, sont forgés par des gens qui ont tout bonnement usurpé des terres publiques… Une loi adoptée en juin doit permettre de régulariser les parcelles jusqu’à 1500 hectares mais «elle va mettre des décennies à être appliquée», estime Marco Lentini.

Autre facteur qui favorise l’exploitation prédatrice: la faiblesse des contrôles, malgré les récents progrès. Les inspecteurs chargés de s’assurer du respect du code forestier sont trop peu nombreux pour une région aussi grande.

Pour faire avancer la gestion forestière, le gouvernement entend octroyer des concessions sur des parties de la forêt, mécanisme qui doit permettre aussi de mieux en contrôler l’exploitation.

«Le concessionnaire va rester au même endroit pendant quarante ans, note Luiz Carlos Joels. On peut le surveiller plus facilement que les illégaux, qui se déplacent.» Luiz Carlos Joels reconnaît néanmoins que c’est une «lutte» d’introduire des mécanismes de développement durable au Brésil. «Il y en a qui préfèrent l’expansion de la frontière agricole.» Une référence au puissant lobby de l’agrobusiness, qui a l’oreille du président Lula grâce aux devises que font rentrer ses exportations.

Pour lui, «le défrichement zéro est possible, si les services environnementaux [rendus à la planète par ceux qui ne défrichent pas, ndlr] sont rémunérés». Un mécanisme qui sera à l’ordre du jour de la conférence sur le climat à Copenhague, en décembre prochain. «Mais il faut l’associer à d’autres solutions, comme la gestion forestière. Si on mise tout sur le défrichement évité, la forêt ne vaudra pas grand-chose», conclut Luiz Carlos Joels.

mercredi, mars 11, 2009

LA BOLIVIE PREND LE SILLAGE DE L'AUTO ÉLECTRIQUE

   BERNARD PERRIN    

SolidaritéLITHIUM - Les constructeurs automobiles s'intéressent à nouveau à l'électrique et lorgnent sur les réserves boliviennes de lithium. Le président Evo Morales conditionne son exploitation à son industrialisation in situ. 
L'électricité ne fonctionne que de 19h à 22h, l'eau potable est rationnée, le bus ne passe qu'une fois par semaine, et la ville la plus proche, Uyuni, est à trois heures d'une piste défoncée... Les quelque 500 habitants qui composent la communauté de Rio Grande, au coeur de l'altiplano bolivien, vont pourtant bientôt sortir de leur isolement et auront accès à tous les services de base: le président Evo Morales en personne s'y est engagé. Et pour ne pas rester en reste, le préfet du département de Potosi a assuré que la route sera bientôt asphaltée. C'est que ce petit coin si longtemps oublié du monde, en bordure du salar d'Uyuni à plus de 3600 mètres d'altitude, incarne désormais le futur de la Bolivie, le nouvel Eldorado... C'est ici que se construit la première usine pilote pour l'exploitation du lithium. 


Révolution énergétique

Le lithium? C'est le plus léger des métaux sur la planète, et un excellent transporteur d'énergie. Il est donc appelé à jouer un rôle fondamental dans l'industrie automobile du XXIe siècle. A la base même d'une véritable révolution énergétique: grâce à lui, les batteries des voitures électriques seront désormais non seulement non polluantes, mais aussi plus légères, plus petites et plus puissantes. Et donc susceptibles de mettre un terme à la dépendance vis-à-vis des hydrocarbures. 
Ce changement fondamental dans le mode de propulsion des voitures intéresse de plus en plus les grands constructeurs. Présentée au salon international de Detroit en début d'année, la Chevrolet Volt de General Motors devrait être commercialisée en 2010. Et Genève n'est pas en reste, avec la présentation en grande première de la nouvelle voiture électrique de Mitsubishi, la i-Miev. 
La carte du lithium dessine les contours d'une nouvelle géopolitique. Et il se trouve que la Bolivie détient plus de la moitié des réserves mondiales de ce métal aussi léger que précieux, principalement dans le salar d'Uyuni, une étendue de plus de 10 000 km2, vestige d'un lac d'eau de mer asséché. Certaines études évoquent des réserves atteignant près de 6 millions de tonnes de lithium, d'autres parlent de 9 millions. 
«Mais ces études n'ont pris en compte que la première couche de saumure, qui renferme le lithium. Or le salar alterne des couches de saumure et d'argile jusqu'à plusieurs centaines de mètres de profondeur. Ces réserves pourraient ainsi être vingt fois ou même cent fois supérieures», confie Saul Villegas, directeur de la section des ressources évaporistiques au sein de la COMIBOL, l'entreprise minière publique, chargée par l'Etat bolivien de l'exploitation du lithium. Si ce dernier doit être le pétrole du XXIe siècle, «alors la Bolivie sera son Arabie saoudite.» 
De quoi susciter bien des convoitises... «Si on veut être leaders dans la réalisation de la prochaine génération d'automobiles, nous devons absolument être en Bolivie», a récemment lâché à La Paz un responsable de la firme Mitsubishi. Et il n'est pas le seul à le penser... Le sud-coréen LG (constructeur de batteries pour General Motors) et le groupe français Bolloré frappent aussi à la porte... 


Maître de ses ressources

Evo Morales est d'ailleurs encore sous le charme de sa visite en France, le mois dernier, qui lui a notamment permis de visiter l'entreprise présidée par Vincent Bolloré. «J'ai été impressionné par leur développement technologique», avoue le président bolivien, qui a pu se mettre au volant d'un prototype de voiture électrique, la Blue Car, développée en partenariat avec Pininfarina. 
Mais la Bolivie ne bégayera pas son histoire. «Nous ne serons plus les fournisseurs serviles de matières premières vendues à bas prix», prévient Saul Villegas. Le responsable de la COMIBOL en est conscient, «la Bolivie vit la troisième grande opportunité de son histoire». Et les deux premières ont surtout été l'histoire d'un pillage organisé, entamé en 1545 avec l'exploitation des mines d'argent et d'étain de Potosi par les conquistadores, et poursuivi au XXe siècle par l'exportation du gaz naturel par des entreprises transnationales. 
En récitant volontiers la nouvelle Constitution adoptée le 25 janvier, qui empêche la privatisation des ressources naturelles, Evo Morales se montre d'ailleurs très clair: «L'exploitation du lithium est conditionnée à son industrialisation dans le pays. Et quels que soient les partenaires, l'Etat en restera propriétaire et en aura le contrôle. A terme, je souhaite surtout que les batteries soient fabriquées ici. D'ici quelques années, j'espère même que nous produirons des voitures électriques en Bolivie!» 
En attendant, la Bolivie a pris les devants et investi 6 millions de dollars dans la construction d'une usine pilote à Rio Grande, sur les bords du salar d'Uyuni, et de 150 000 m2 de piscines d'évaporation. «Nous développerons ici, dès la fin de l'année, la meilleure technologie permettant de séparer le lithium de la saumure, puis d'obtenir le carbonate de lithium, la substance essentielle pour la fabrication des batteries. Cette technologie est complexe, les recherches sont longues, mais c'est à la portée de la Bolivie», poursuit Saul Villegas. 


Usine en construction

L'usine pilote devrait produire dès l'an prochain 40 tonnes de carbonate de lithium par mois. Lorsque le procédé sera au point, les usines d'industrialisation qui seront alors construites (en principe d'ici à 2015) devraient permettre la production de plus de 20 000 tonnes annuelles, «de quoi alimenter pendant des centaines d'années les batteries de millions de voitures électriques, qui n'utilisent que quelques kilos de lithium chacune». 
Mais les investissements sont tout de même estimés à 300 millions de dollars. «On attend donc de nos partenaires français, japonais ou coréens qu'ils investissent dès aujourd'hui, avec en contrepartie la garantie d'être des clients privilégiés pour l'obtention du carbonate de lithium, dont l'industrie automobile dépend», poursuit Saul Villegas. 
Dans cet échange, la Bolivie ne se retrouve-t-elle pourtant pas simple exportatrice de matière première? Que devient la construction de batteries, voire de voitures, objectif avoué du président Evo Morales? «Derrière les discours politiques, il faut voir la réalité. Dans le domaine de la construction de batteries, aucune proposition concrète n'a encore été faite de la part des entreprises européennes et asiatiques. Les conditions posées par le gouvernement ne les enchantent guère», reconnaît un expert de la COMIBOL. Le bras de fer ne fait donc que commencer: «Pour construire des batteries, la Bolivie a absolument besoin de la technologie d'une entreprise comme Bolloré. Comme Bolloré a absolument besoin de notre lithium pour construire ses batteries...» 
Quoiqu'il en soit, les éventuels partenaires sont avertis: la Bolivie d'Evo Morales ne se brade plus. «Avant de signer n'importe quel accord, j'irai consulter les mouvements sociaux du département de Potosi», explique d'ailleurs le président. C'est le respect du contrôle social, consacré lui aussi par la nouvelle constitution. Membre de la Fédération régionale des travailleurs paysans de l'altiplano du sud, Leopoldo Cabrera ne voit pas d'un mauvais oeil l'arrivée d'entreprises étrangères, mais il avertit: «C'est le gouvernement et nous, les mouvements sociaux, qui garderont la main sur nos richesses.»

mercredi, janvier 28, 2009

Conquérir la terre... et la respecter

Conquérir la terre... et la respecter

Paru le Mercredi 28 Janvier 2009 
   RACHAD ARMANIOS, RIO BONITO (ULIANOPOLIS    

FSM - Belem 2009REPORTAGE - L'Etat du Pará, qui reçoit le FSM, voit s'affronter deux modèles agricoles. José Pretinho cueille une mangue, ouvre un cupuaçu –un fruit acide, de la famille du cacao–, montre les ananas qui sortent de terre. Plus loin, il pointe les noix de cajou, le manioc, les plantes médicinales et autres cultures que la communauté de paysans de l'asentamento1 Rio Bonito fait pousser dans la municipalité amazonienne d'Ulianópolis, à 60km du chef-lieu éponyme. Réunies en association, 150familles s'efforcent d'y développer une agriculture diversifiée, en harmonie avec la forêt, ses rythmes et ses contraintes. Avec l'appui d'un programme gouvernemental, ils apprennent un nouveau savoir-faire, abandonnant les méthodes fondées sur le défrichage systématique, les brûlis et la dépendance à quelques cultures comme le riz ou les haricots.
José Pretinho, 57ans et quatorze fois papa, est chargé par sa communauté de relayer les conseils techniques qu'on lui a dispensés. Dans une pépinière, il fait pousser des plants d'arbres nobles. «Le bénéfice ira aux enfants des enfants de mes enfants», sourit le paysan, en faisant allusion aux décennies de croissance du mogno. Ce bois est acheté aux producteurs environ 10francs le m3. Il est revendu à l'export entre 1000 et 1400francs. Mais l'agriculteur ne songe pas au gain pécuniaire. Son but est, modestement, de contrer la logique de déboisement dans cette région de l'Etat du Pará, la plus dévastée de l'Amazonie. Cette préoccupation écologique est partagée par les dizaines de milliers de participants au Forum social mondial qui s'est ouvert hier à Belém, environ 400kilomètres plus au nord.
En trente ans, 18 000km2 ont été défrichés dans la municipalité d'Ulianópolis. Soit 80% du territoire, ou un peu moins de la moitié de la Suisse. Le long de la route fédérale qui descend vers le sud, les élevages bovins alternent avec les cultures intensives de soja et de canne à sucre. Le paysage se répète inlassablement: là où les terres asséchées par la surexploitation ont été abandonnées, la végétation reprend timidement ses droits. 
Certains arbres, comme les imbaubas, grandissent rapidement, mais il faut compter près de septante ans pour que la forêt se reconstitue. A condition de lui en laisser le temps. A une bifurcation, on aperçoit des centaines de fours en brique où l'on transforme en charbon les déchets de bois de la scierie voisine. Pour emprunter le tronçon en terre menant à Rio Bonito, il faut s'arrêter à un péage. Une entreprise l'a installé sous prétexte d'entretenir cette route publique où défilent ses camions chargés de troncs.
Dans l'asentamento, Rosano Lopes dos Reiso explique comment la communauté, dont il est l'un des plus vieux fondateurs, a conquis son droit à la terre. «Lorsque nous sommes arrivés en 1991, suivant un flux migratoire, il n'y avait ici que de la forêt. On venait de l'Etat voisin de Maranhão, pensant faussement qu'il y avait à Ulianópolis du travail bien rémunéré. Nous avons alors occupé illégalement 8740 hectares aux alentours du Rio Bonito. Nous étions 600personnes.»
Le vieil homme raconte alors la lutte: «Un habitant de Sao Paulo est venu en faisant valoir un titre de propriété que la justice n'a pas reconnu.» Rosano se souvient de 73pistoleiros (miliciens privés) débarquant pour les expulser. Mais les paysans n'ont pas cédé aux menaces: «Heureusement, personne n'a été tué. Du moins chez nous...»
Aujourd'hui, l'asentamento n'est toujours pas légalisé. Mais, forts d'un protocole en vue d'un titre de propriété, les paysans ne craignent pas d'être délogés. En outre, leurs cultures leur fournissent une partie de leurs besoins alimentaires et, grâce à un programme gouvernemental, ils vendent des excédents aux restaurants des écoles publiques de la région. Mais en mai, les aides techniques et financières se termineront. Or bien des projets, au Brésil, échouent faute d'une formation adéquate de leurs bénéficiaires. 
Vingt-cinq familles, quant à elles, comptent sur l'entreprise voisine Pagrisa, en consacrant en tout 450hectares de leurs terres à la canne à sucre. «En leur achetant ces récoltes, nous leur offrons une rente annuelle leur permettant de cultiver les autres produits qu'ils commercialisent en ville», se félicite Fernão Zancaner, directeur de cette firme brésilienne. Elle exploite 12 000 hectares de champs de canne et a produit, l'an passé, 30millions de kilos de sucre et 30millions de litres d'éthanol (uniquement pour le marché brésilien). Pour récolter la canne, elle emploie environ 1200saisonniers. 
Le «partenariat social» avec l'asentamento, comme le qualifie Fernão Zancaner, est dû «aux bonnes relations que mon père, qui a fondé la société en 1967, a toujours eues avec ces paysans. Nous les aidons à se fixer sur leurs terres et freinons ainsi l'exode rural.» Dans le même élan, Pagrisa a financé la rénovation de l'école municipale et du poste sanitaire, payant le salaire de deux enseignants et d'une infirmière.
«Pagrisa cherche à améliorer son image», s'insurge Rita Teixeira. Militante d'un mouvement de femmes du Pará implanté dans l'asentamento, elle rappelle que l'Inspection du travail a dénoncé en 2007 les conditions de labeur, de logement et sanitaires des ouvriers agricoles de cette entreprise. Sans aucun statut légal ou droits sociaux, ils voyaient leurs salaires de misère presque annulés par les décomptes faits au titre de l'alimentation et des remèdes consommés. La presse a parlé de la plus spectaculaire libération d'esclaves que le Brésil a connue. 
Fernão Zancaner conteste, parlant de mensonges propagés par la concurrence. Pagrisa a payé les charges sociales et apporté des améliorations, mais n'a pas honoré l'amende infligée. Elle a aussi saisi la justice. L'affaire suit son cours. 
«Parmi les ouvriers qui ont dénoncé leurs conditions, il y avait des paysans de Rio Bonito, raconte Rita Teixeira. Ceux-là ne peuvent plus travailler avec la firme. Aujourd'hui, elle divise la communauté en cherchant à élargir le nombre de familles lui fournissant de la canne. Par ce lien de dépendance et divers cadeaux, elle espère les contrôler tout en étendant ses champs.» 
L'apiculture est une alternative à ce «piège» que trente-cinq familles ont choisie, poursuit-elle. «Mais les engrais chimiques utilisés pour la canne posent problème.» Pagrisa en répand 400kilos par hectare.
Les pêcheurs, également, attrapent moins de poissons et les açais (des palmiers) s'assèchent au bord des rivières, témoignent les paysans. «Les analyses que nous avons faites n'ont montré aucune infiltration chimique profonde dans la terre», répond Fernão Zancaner. I

Note : 1 Lieu habité à la suite d'une occupation.

dimanche, novembre 30, 2008

A la recherche des tropiques perdus

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CULTURE Dimanche30 novembre 2008

A la recherche des tropiques perdus

PAR ISABELLE RÜF
Le Genevois René Fuerst a connu une Amazonie préservée. Il en a rapporté les témoignages d'un équilibre disparu.

Essai. René Fuerst. Indiens d'Amazonie. Réminiscences d'un passé lointain. Editions 5 Continents, 136 p.

Ils bandent leur arc en direction de l'avion militaire qui survole leur village. Petites silhouettes noires et tremblées, ils sont l'incarnation même du refus. C'est cette image qui a donné à un petit Suisse le désir de rencontrer ces hommes. En 1946, René Fuerst avait 13 ans quand il a vu dans un illustré les premiers reportages sur les Xavante, un groupe indien du Haut-Xingu jusque-là réfractaire à tout contact. Un autre article relatait les tentatives des frères Villas Bôas pour approcher leurs voisins, les Kalapalo. La liberté menacée, l'insoumission, il y avait de quoi fasciner un garçon nourri de récits d'aventures. Ce rêve a déterminé toute sa vie.

En 1955, après un voyage initiatique au Sahara, le jeune homme s'envole de Rio pour Goiâna, pas très loin de l'actuelle Brasilia. Avec lui, un autre novice, l'ethnologue Gerhard Baer qui deviendra par la suite directeur du Musée d'ethnographie de Bâle. Ils sont chargés de réaliser un film et de constituer une collection d'objets usuels des Indiens du Haut-Xingu. 1955, c'est l'année où paraît Tristes Tropiques. «Campeurs, campez au Parana. Ou plutôt non, abstenez-vous», aurait pu y lire l'apprenti explorateur. Il n'aurait pas écouté ce conseil, l'Amazonie l'avait pris dans ses charmes. Il avait 22 ans, l'âge de l'explorateur Jean de Léry quand il affronta ses premiers Indiens, quatre siècles auparavant. Les vingt années suivantes, René Fuerst les consacra à parcourir le centre du Brésil, rapportant films, photographies et d'impeccables collections d'objets.

En 1975, il est déclaré interdit de séjour par la dictature militaire, suite à ses critiques de la politique indigéniste. Il devient alors conservateur au Musée d'ethnographie de Genève, chargé des collections océaniennes. Mais il gardera toujours l'Amazonie au cœur, militant au sein d'associations de défense des peuples indigènes. Aujourd'hui à la retraite, il distille ses archives en beaux livres: en 2006, paraît Xikrin. Hommes-oiseaux d'Amazonie, sur la plumasserie et les peintures corporelles d'un groupe particulièrement artiste. Indiens d'Amazonie, avec ses magnifiques photographies en noir et blanc, témoigne de sociétés aux techniques archaïques. Pêcheurs, cueilleurs, ces Indiens vivaient dans ce que l'anthropologue Marshall Sahlins appelle «âge de pierre, âge d'abondance»: un stade où les besoins élémentaires sont satisfaits sans trop de travail, laissant un large temps à la sociabilité.

C'est de cet équilibre que témoignent les images de René Fuerst. Un mode de vie qui demande de vastes espaces. Cernés par l'avancée des grands travaux forestiers, des entreprises agricoles, les Indiens n'ont cessé de voir se réduire leur territoire quand ils n'étaient pas simplement massacrés par des hommes de main. Mais aujourd'hui, constate René Fuerst, grâce à une politique gouvernementale désormais cohérente, les Indiens du Haut-Xingu s'en tirent «plutôt mieux que les autres»: dans leurs réserves, le nombre d'individus va croissant, alors qu'ils étaient au bord de l'extinction. Ils sont conscients de leurs droits, prêts à les défendre. Mais leur mode de vie a changé et les images des années 1950 témoignent d'un paradis perdu.



samedi, novembre 22, 2008

L'essence «verte» ou le grand test géopolitique des critères durables

ECONOMIE & FINANCE Samedi22 novembre 2008
L'essence «verte» ou le grand test géopolitique des critères durables

PAR PIERRE VEYA
Analyse.
La conférence de São Paulo sur les biocarburants, organisée à l'instigation du président Lula, est intéressante à plus d'un titre. Elle intervient au terme d'une très longue bataille entre «pro» et «anti» biocarburants, comme si les problèmes d'énergie pouvaient se résumer à un choix entre le bien et le mal. Mais cette conférence marque peut-être un tournant et sert les intérêts d'un Brésil fâché par les propos accusateurs des pays occidentaux. Et surtout, elle met en évidence les enjeux économiques et environnementaux de la bioénergie, devenue la scène d'un immense théâtre de négociations entre le Nord et le Sud sur l'usage des ressources vertes.

Les évidences. Tout le monde ou presque reconnaît que produire de l'énergie à partir de plantes nobles vouées à l'agriculture n'est pas une bonne solution. Un changement de cap se dessine, y compris aux Etats-Unis, premier producteur mondial de bioéthanol (pour l'essentiel à partir de maïs). Si le nouveau président Barack Obama est un farouche défenseur des planteurs de maïs du Midwest, on s'attend à ce que les subventions soient progressivement redirigées vers les technologies de seconde génération qui utilisent les déchets comme matière première ou des plantes spécifiques dédiées à l'énergie comme le switchgrass, l'équivalent du roseau de Chine européen. En revanche, tout montre quel le Brésil continuera d'exploiter la canne à sucre dont le bilan énergétique et environnemental est favorable. L'Afrique et une partie de l'Asie s'engagent dans une voie comparable et cherchent à valoriser d'énormes surfaces qui se prêteraient bien au développement de la bioénergie, d'autant que ces régions redoutent la prochaine flambée des prix des énergies fossiles.

Les risques. Le conflit «nourriture contre énergie» n'est pas prêt de s'apaiser. L'explosion des prix agricoles a été attribuée aux agrocarburants. Des études sérieuses menées depuis permettent de fortement nuancer ce verdict. L'influence des biocarburants sur le niveau des prix a été en réalité bien inférieure à celle du prix du pétrole, des intrants et aux changements de comportements alimentaires des populations en Asie. Le Brésil a donc raison lorsqu'il déclare que les biocarburants ne sont pas responsables des pénuries alimentaires! Et contrairement aux clichés véhiculés dans les médias, si les Américains ont bien utilisé plus du tiers de leur maïs pour produire de l'essence verte, leurs exportations de denrées alimentaires se sont accrues d'autant. A São Paulo, la FAO s'est d'ailleurs montrée rassurante, en affirmant «qu'il y aura suffisamment d'espace sur la terre pour la production de biocarburants, si l'on tient compte de l'addition de 5% de biodiesel et de 10% d'éthanol dans les combustibles dérivés du pétrole en moyenne dans le monde». Au-delà de ces objectifs, le monde doit envisager une production découplée des terres arables. Concrètement, les experts sont unanimes pour plaider l'adoption de critères durables qui réservent les meilleures terres agricoles à l'alimentation et protègent les forêts tropicales des cultures intensives.

A São Paulo, la Suisse a défendu son ordonnance exigeant une certification sur l'origine des biocarburants; l'Europe vient d'adopter une directive qui devrait bannir les mauvaises pratiques. Dans plusieurs revues scientifiques, les chercheurs américains plaident pour que les critères durables soient également étendus aux biocarburants de seconde et troisième générations (cellulosiques, algues, etc.). Ils anticipent, à raison, une plus grande intensification des sols et une pression accrue sur les massifs forestiers. Si le monde n'a pas été capable de gérer les ressources fossiles, il est souhaitable qu'il maîtrise mieux le potentiel de la biomasse. L'adoption de labels et certificats d'origine qui, concilie développement et écologie, mettra à coup sûr à rude épreuve les accords de libre-échange négociés devant l'OMC. Les pays en développement, et en particulier le Brésil, la future première puissance agricole du monde, craignent que ces critères durables ne soient qu'un prétexte à de nouvelles mesures protectionnistes. D'ailleurs, à São Paulo, le commissaire à l'Energie européen, Andris Piebalgs, s'est empressé de préciser que la nouvelle directive de Bruxelles sur les sources renouvelables d'énergie ne visait pas les importations d'éthanol brésilien. Le Brésil semble en douter. Il faut s'attendre à ce qu'il monnaie sa future participation à «Kyoto II» selon le sort qu'on réservera à sa production d'essence verte.

Les espoirs. Le flot de subsides versés par les Etats-Unis et l'Europe dans la filière des biocarburants aura eu un mérite. La recherche sur les biocarburants de seconde et troisième génération avance à grands pas et les premières usines sont opérationnelles. La crise financière risque toutefois de porter un coup sévère aux investissements dans les grandes infrastructures. Ici aussi, le «Yes, we can» de Barack Obama sera décisif. Car les filières de la bioénergie pourraient bien vivre un hiver comparable à celui que traversa l'énergie solaire au début des années 80.



© 2009 LE TEMPS SA

samedi, octobre 18, 2008

Les paysans du Paraná ont eu raison des OGM de Syngenta

   BENITO PEREZ    

InternationalBRÉSIL - «Keno» n'est pas mort pour rien. La transnationale Syngenta vient d'abandonner la parcelle où fut assassiné ce paysan sans terre, le 21 octobre 2007. 
Une multinationale expulsée par des paysans sans terre... L'événement est peu commun; il a eu pour théâtre Santa Tereza do Oeste, dans le sud du Brésil, où la transnationale suisse Syngenta a cédé, mardi, dans la plus grande discrétion, une parcelle de 120hectares aux autorités de l'Etat du Paraná. A l'échelle du Brésil, la surface est modeste. Mais cette ferme basée à six kilomètres du Parc naturel d'Iguazu était devenue hautement symbolique. Depuis près de deux ans et demi, une coordination de mouvements paysans accusait Syngenta Seeds, la branche «semences» de l'entreprise bâloise, de s'y livrer à des manipulations génétiques expérimentales illégales sur du soja et du maïs. Le 21 octobre 2007, la protestation paysanne avait tourné au drame, lorsque des employés de la transnationale avaient agressé des paysans et assassiné Valmir Mota de Oliveira, «Keno», dirigeant local du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST)[1]
Moins d'un an après ce drame, qui avait provoqué une vive réaction des ONG suisses, Syngenta Seeds se retire donc de Santa Tereza do Oeste. Une volte-face surprenante tant l'entreprise s'était démenée pour conserver cette parcelle malgré la pression. Occupée à plusieurs reprises depuis mars 2006 par des sans-terre et des petits agriculteurs, lourdement amendée par le gouvernement fédéral, puis réquisitionnée (sans effet) par le gouverneur régional, l'exploitation de Santa Tereza do Oeste faisait l'objet d'un litige judiciaire à l'issue incertaine. Jusqu'à mardi. 
«Il me faut souligner l'importance de la pression exercée par le MST dans ce résultat qui est bon pour le Paraná, pour notre agriculture et pour notre pays», a déclaré le gouverneur Roberto Requião (PMDB/centre), peu après la signature de l'acte de donation. 
Au dire des autorités régionales, l'ancienne ferme de Syngenta sera transformée en un centre d'études forestières et agricoles. En outre, cet établissement public sera chargé de produire des graines «hautement productives» destinées aux petits agriculteurs locaux et à des donations humanitaires. En revanche, les cultures OGM en seront exclues. 
Se félicitant de «sa» victoire, la coordination régionale de Via Campesina a rappelé sa volonté d'«être partie prenante du projet de centre de référence de graines créoles» qu'elle appelle de ses voeux depuis plus de deux ans. Quoi qu'il arrive, la coalition paysanne se dit renforcée par le recul de la société suisse et poursuivra son combat pour «une agriculture paysanne agro-écologique». I 
[1]Le Courrier du 3 novembre 2007.

lundi, juin 16, 2008

Bataille autour de l'Amazonie

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BRESIL Lundi16 juin 2008

Bataille autour de l'Amazonie

PAR CHANTAL REYES, SÃO PAULO
L'ex-ministre de l'Environnement critique la politique du président Lula, accusé de céder aux pressions du lobby agricole.

«J'ai connu Minc quand il avait encore des cheveux. [Maintenant], il risque d'en perdre davantage», a lancé l'ex-ministre brésilienne de l'Environnement, Marina Silva. Une façon de mettre en garde son successeur, l'écologiste et ex-secrétaire à l'Environnement de l'Etat de Rio, Carlos Minc, contre les obstacles qui l'attendent. Icône de la préservation, Marina Silva était la garante de la crédibilité environnementale du Brésil à l'étranger. Sa démission, le mois dernier, a semé la perplexité sur l'avenir de l'Amazonie, la plus grande forêt tropicale de la planète, qui couvre 61% du territoire du Brésil mais dont 15% sont déjà partis en fumée, pour faire place à des plantations et des pâturages.

Créations de réserves

Marina Silva a claqué la porte en invoquant des difficultés à mettre en œuvre sa politique de préservation, qui s'est heurtée à des «résistances croissantes de secteurs importants du gouvernement et de la société», a-t-elle précisé dans sa lettre de démission. L'ex-ministre a estimé avoir perdu le soutien du président Lula dans sa lutte contre le défrichement de l'Amazonie. Luiz Inácio Lula da Silva, qui l'avait nommée en 2003, a appuyé certaines de ses mesures, comme la création de 240000 km2 de réserves en Amazonie, mais il lui a aussi infligé des défaites. Comme l'autorisation des cultures transgéniques et la mise en branle de grands ouvrages, notamment des usines hydrauliques en Amazonie, censées accélérer la croissance économique mais qui risquent d'aggraver le défrichement. Son dernier camouflet: ce n'est pas à elle, mais à un autre ministre qu'il a confié la coordination d'un plan de développement durable de l'Amazonie...

Ces trois dernières années, Marina Silva avait réussi, en resserrant les contrôles, à réduire de 60% le défrichement de la forêt amazonienne, mais celui-ci est reparti à la hausse. Entre août 2007 et avril 2008, 5850 km2 de forêt ont été détruits, soit plus que pendant toute la période antérieure de douze mois (entre août 2006 et juillet 2007). Et le pire est encore à venir puisque la saison sèche, pendant laquelle culminent les déboisements, ne fait que commencer. En cause, selon Marina Silva, le développement de l'élevage et de la culture du soja, favorisé par la hausse des cours mondiaux des denrées alimentaires.

Face à cette nouvelle donne, Lula a accepté de prendre des mesures draconiennes: interdiction d'abattre le moindre arbre dans les 36 villes championnes du défrichement et surtout interdiction pour les banques publiques d'octroyer des crédits aux propriétaires terriens d'Amazonie, qui ne maintiennent pas sur pied 80% de la forêt dans le périmètre de leur propriété, comme le veut le code forestier. Les restrictions au crédit public - la mesure la plus efficace contre la destruction de la forêt - entreront en vigueur le 1er juillet. Mais le puissant lobby de l'agrobusiness, soutenu par le Ministère de l'agriculture, fait pression pour vider ces textes de leur contenu. L'un des principaux défis de Carlos Minc sera de parvenir à les maintenir.

Pressions agricoles

Un bras de fer dont l'issue dépendra, là encore, de l'arbitrage de Lula, très attentif aux attentes du secteur agro-industriel, grand pourvoyeur de devises. Selon Marina Silva, le risque de «régression» existe. Le chef de l'Etat, lui, assure que la politique environnementale «ne changera pas» avec le départ de la ministre. Il aurait également promis de ne pas promulguer, s'il venait à être adopté, un texte concocté par le lobby agricole et qui relève de 20 à 50% le pourcentage de forêt pouvant être détruite sur les propriétés situées en Amazonie.

Autre défi pour Carlos Minc: accélérer le processus d'octroi des autorisations environnementales nécessaires pour lancer les grands travaux dont a besoin le pays, tout en examinant avec rigueur leur impact sur l'environnement.





samedi, mai 17, 2008

Le détournement du fleuve São Francisco, symbole de la «dérive de Lula»

   PROPOS RECUEILLIS PAR RACHAD ARMANIOS    

ReligionsBRÉSIL - L'évêque Tomas Balduino, 85 ans, est en Suisse pour alerter l'opinion sur le projet gouvernemental de détourner le São Francisco. Seule l'agro-industrie d'exportation en profitera, dénonce le religieux. 
En détournant une partie des eaux du São Francisco, le gouvernement de Lula prétend étancher la soif des habitants des régions semi-arides du Nordeste, au Brésil. En réalité, ce projet pharaonique vise à irriguer les monocultures de canne à sucre ou de fruits, destinées à l'exportation, accusent les détracteurs du projet. Fin 2007, l'évêque franciscain Luiz Flavio Cappio menait, «pour sauver le fleuve», une grève de la faim de vingt-quatre jours après un premier jeûne en 20051. C'est un autre évêque brésilien, Mgr Tomas Balduino, qui est ces jours en Suisse romande pour sensibiliser l'opinion publique à cette cause. A 85 ans, ce dominicain, évêque émérite du diocèse brésilien de Goiás (1967 à 1998), n'a rien perdu de son âme militante. Il a été le premier président de la Commission pastorale de la terre (CPT) de l'Eglise brésilienne, un offensif soutien des paysans sans terre. Entretien lors de son passage à Genève2. 


Quelles conséquences le jeûne très médiatisé de Mgr Cappio a-t-il eues?

Mgr Balduino: Des organisations populaires, indiennes, noires, de paysans, de pêcheurs se sont massivement mobilisées. Car le gouvernement s'est lancé corps et âme dans la poursuite du projet, en recourant à l'armée. Chargée de l'ingénierie, elle défend les travaux avec ses tanks. 


Pourquoi vous opposez-vous à un projet qui apportera de l'eau potable à 12 millions d'habitants?

C'est faux. Il va davantage concentrer l'eau là où elle l'est déjà en bénéficiant avant tout à l'agriculture d'exportation. En particulier, le projet servira à accroître la production d'éthanol (un agrocarburant tiré de la canne à sucre). Seul 4% de l'eau sera destiné à la population des campagnes. Dans les Etats semi-arides, ce ne sont pas 12 millions, mais 34 millions de personnes qui souffrent du manque d'eau. Le détournement du São Francisco n'est pas une solution. Car le problème vient de la non-redistribution de l'eau, confisquée en grande partie par les latifundistes. Se développe alors une «industrie de la sécheresse»: pour capter des voix, des politiciens offrent de l'eau aux pauvres avec des camions citernes. 


En favorisant l'agro-industrie d'exportation, le projet est-il bénéfique pour le Brésil?

Non, car il va creuser encore plus les inégalités sociales du fait de la concentration des richesses et des ressources. En outre, les monocultures détruisent la terre et tuent l'agriculture traditionnelle. Surtout, elles se destinent toujours plus à remplir les réservoirs des voitures plutôt que les ventres. Entre 2007 et 2008, les champs de canne à sucre ont avancé de 27% sur des terrains réservés auparavant à la production de céréales. L'éthanol est tout sauf un carburant éthique: sur les 5974 travailleurs-esclaves que les inspecteurs du gouvernement ont libérés l'an passé, 3131 venaient du secteur de la canne (des gardes armés empêchent de fuir ces employés, liés par des dettes aux grands propriétaires terriens, ndlr). 


Pourquoi les Indiens protestent-ils contre le projet?

La construction de deux canaux longs de 400 et 220 km signifie une invasion et un vol des terres appartenant à 34 peuplades indigènes. Lesquelles ne verront même pas la couleur de l'eau détournée! Un sérieux problème constitutionnel se pose, car une telle entreprise sur leurs terres suppose l'aval du parlement, qui ne s'est pas encore prononcé. Mais le gouvernement a pu annuler toutes les actions en justice. 


Quelles conséquences écologiques craignez-vous?

Cela va accentuer l'assèchement des zones riveraines de ce fleuve mourant. Les plantations d'eucalyptus pour la production de cellulose ont déjà asséché les affluents. Le fleuve souffre de l'érosion et de la dévastation de la végétation. En plus, les eaux usées d'un grand nombre de municipalités, dont des mégapoles, finissent dans le fleuve sans être traitées, créant de graves problèmes de pollution. 


Quelle alternative au détournement du fleuve est-elle proposée?

Un plan favorisant une gestion locale de l'eau a été conçu au sein même de l'Agence nationale des eaux. Mais il a été étouffé par le gouvernement Lula. Il s'agirait de développer un véritable réseau de distribution pour l'ensemble de la population à partir des réservoirs existants, de mieux capter l'eau de pluie et de mieux lutter contre l'incroyable évaporation, favorisée par l'irrigation conventionnelle et la concentration de l'eau dans les gigantesques réservoirs. 


Lula a-t-il trahi ses idéaux?

Oui. Il a été porté au pouvoir par les organisations populaires qui aspiraient au changement, comme au Venezuela, en Bolivie ou au Paraguay. Mais il a opté pour le marché et la «gouvernabilité». Il accuse désormais le peuple traditionnel et les Indiens de freiner le développement du pays et érige les producteurs d'éthanol en héros nationaux! Quant à la réforme agraire qui devait permettre aux paysans de reconquérir leurs terres, Lula l'a complètement oubliée. Sa priorité, c'est l'agrobusiness. Le combat pour le São Francisco va donc au-delà, puisqu'il symbolise celui des organisations paysannes et populaires dans tout le Brésil pour le droit à l'eau et à la terre. 


Un combat difficile?

Oui, d'autant plus que l'impunité règne. La semaine passée, le Tribunal de Bélem a annulé la condamnation à trente ans de prison de Vitalmiro Moura, dit «Bida», le commanditaire de l'assassinat en 2005 de soeur Dorothy. Cette Américaine défendait les paysans sans terre dans l'Etat du Para. La CPT, la Conférence des évêques et même Lula se sont publiquement indignés. En onze ans dans le Para, sur 850 assassinats, aucun commanditaire n'a été puni. En 2005, la Cour suprême du Brésil a refusé que les crimes contre les droits humains soient jugés au niveau fédéral. Elle arguait que la justice régionale de Bélem fonctionnait bien... la même qui vient d'acquitter Bida. Au Brésil, quatre évêques sont menacés de mort. I 
Note : 1Le Courrier du 5 janvier 2008. 
2Mgr Balduino, ainsi que Thomas Bauer, coordinateur de la CPT, étaient invités mercredi par la Commission Tiers-Monde de l'Eglise catholique et le Centre catholique international de Genève.