samedi, octobre 25, 2008
Les municipales brésiliennes, un test pour la succession de Lula
Les municipales brésiliennes, un test pour la succession de Lula
PAR CHANTAL RAYES, SÃO PAULO
Trente villes choisissent ce dimanche leur nouveau maire.
Malgré une popularité record - 80% d'opinions favorables après cinq ans au pouvoir -, le président brésilien, Luiz Inacio Lula da Silva, s'apprête à essuyer un revers au second tour des municipales de ce dimanche à São Paulo, capitale économique et plus grande ville du Brésil avec 11 millions d'habitants.
Marta Suplicy, la candidate de sa formation, le Parti des travailleurs (PT), n'est créditée que de 36% des intentions de vote, contre 54% pour le maire sortant de l'opposition de droite, Gilberto Kassab. Avant le premier tour du 5 octobre, «Marta», comme on l'appelle ici, était en tête des sondages, et les analystes la disaient favorisée par le prestige de Lula, qui s'est personnellement engagé dans sa campagne.
Hausse des impôts
Or, une enquête réalisée dans cinq capitales régionales où se tiendra un second tour (au total, trente villes sont concernées par le scrutin) montre que, dans cette élection centrée sur des questions locales, l'appui du chef de l'Etat, très disputé par les candidats des partis de sa coalition, n'a pas une influence décisive sur l'électorat.
A São Paulo, par exemple, seule la moitié de ceux qui disent approuver la gestion de Lula affirme qu'elle votera pour sa candidate. Marta a déjà été maire de la mégalopole, mais n'avait pas réussi à se faire réélire en 2004. La plupart de ses électeurs appartiennent aux milieux pauvres, qui lui savent gré d'avoir mis en place des politiques sociales et de transports publics, d'ailleurs maintenues par son successeur. Mais elle a perdu du terrain dans les couches moyennes, qui lui reprochent d'avoir haussé les impôts. Ironie du sort, elle serait même victime du succès de Lula. La nouvelle classe moyenne qui a émergé grâce à ses politiques redistributives et à la croissance préfère désormais voter à droite.
Autre source d'inquiétude pour Lula: le scrutin à Rio de Janeiro. Dans la deuxième ville du Brésil, les candidats Eduardo Paes et Fernando Gabeira sont au coude-à-coude. Les sondages créditent le premier de 43% des intentions de vote, contre 41% pour le second.
«Chef de gang»
Autrefois dans l'opposition, Paes est aujourd'hui le poulain du gouverneur de l'Etat de Rio, un allié du président. C'est pourquoi Lula s'est finalement résolu à le soutenir, mais après lui avoir arraché des excuses pour l'avoir taxé de «chef de gang» en 2005, quand a éclaté le scandale d'achat de voix par le PT.
Fernando Gabeira, lui, est un transfuge du PT. Candidat du Parti vert, cet ancien guérillero - il a pris part à l'enlèvement de l'ambassadeur des Etats-Unis au Brésil pendant la dictature, en 1969 - est appuyé par l'opposition. Mais une figure importante du parti du président, l'ex-ministre de l'Environnement Marina Silva, lui a déclaré son soutien à titre individuel. Sa candidature suscite l'enthousiasme des jeunes, des artistes et des intellectuels.
Ces municipales sont cruciales pour préparer la succession de Lula. La présidentielle de 2010 sera la première depuis 1989 à laquelle l'ancien syndicaliste ne prendra pas part. Elu en 2002 et réélu en 2006, il ne peut pas, constitutionnellement, briguer un troisième mandat consécutif, mais il aimerait faire élire son successeur.
Consolider des appuis
Pour Lula comme pour ses opposants, les élections locales permettent de gagner ou de consolider des appuis en vue de la présidentielle, en particulier dans les grandes villes. Pour l'heure, celui qui est donné favori pour succéder à Lula appartient à l'opposition. Il s'agit du gouverneur de l'Etat pauliste, José Serra, qui parraine la candidature de Gilberto Kassab.
Pour Marta Suplicy, une défaite mettrait fin à l'ambition qu'on lui prête de briguer du PT à la présidentielle. Elle laisserait ainsi le champ libre à celle que Lula a désignée à sa succession: Dilma Rousseff, sa cheffe de cabinet. Rousseff a d'ailleurs profité des scrutins municipaux pour faire campagne auprès des candidats soutenus par le gouvernement dans le but de se faire d'ores et déjà connaître de l'électorat...
Une victoire de l'opposition dans les deux plus grandes villes du pays ternirait l'excellente performance du PT et de ses alliés, qui ont accru le nombre de mairies qu'ils gouvernent au premier tour. Le parti du président est désormais le second du pays en nombre de villes conquises (548), tandis que les trois principales formations d'opposition sont en recul.
© 2009 LE TEMPS SA
Un Indien en Bolivie
Un Indien en Bolivie
Paru le Samedi 25 Octobre 2008éCHANGE • La Bolivie: un exemple pour l’Inde et ses centaines de millions de paysans? Un activiste indien est parti à la découverte du pays d’Evo Morales. Rencontre.
«Les paysans indiens, plus forts que Tata», titrait récemment le journal Le Monde. Début octobre, le constructeur automobile indien a dû renoncer à implanter une mégausine destinée à produire la Nano – la voiture présentée comme la moins chère du monde – au Bengale occidental. Des milliers de paysans manifestaient depuis un mois pour qu'on leur restitue leurs terres. Ce n'est que le dernier exemple des batailles homériques livrées sur le sous-continent contre des multinationales. En matière d'altermondialisme, les paysans indiens n'ont pas de leçons à recevoir. Ils viennent pourtant d'envoyer un observateur en Bolivie. Après un passage en Suisse, Veerabhadrappa Bislalli, journaliste et activiste de l'Association des paysans de l'Etat du Karnataka (KRRS), a pris l'avion mardi pour un séjour de trois mois. Facilitée par l'organisation paysanne Via Campesina et l'Action mondiale des peuples (AMP), cette initiative a pour but de renforcer les échanges entre militants du Sud.
Faut-il prendre le pouvoir?
Les liens entre activistes boliviens et indiens ne sont pas nouveaux. Ils datent de la création de l'AMP en 1998. Dans un premier temps, les Latino-Américains se sont inspirés des méthodes d'action directe héritées de Gandhi. Paysans indiens et boliviens partageaient alors la même méfiance pour la politique institutionnelle. En décembre 2005, Evo Morales, porté par les mouvements sociaux, a été élu à la tête de la Bolivie et il entreprend depuis de changer radicalement les fondements du pays. L'exemple bolivien interroge les milieux altermondialistes sur leur relation avec le pouvoir.
Veerabhadrappa Bislalli est curieux de voir à l'oeuvre le «gouvernement des mouvements sociaux» d'Evo Morales. Si puissantes soient-elles, les organisations de masse indiennes sont très peu représentées au niveau politique. Veerabhadrappa Bislalli se montre très sceptique à l'idée de briguer des mandats électifs. A moins que les mouvements sociaux prennent le pouvoir, comme ils l'ont fait en Bolivie.
Pour l'instant, le KRRS préfère de loin les actions de terrain. Avec un certain succès. Né dans les années 1980, le mouvement revendique 1600 membres actifs et un nombre incalculable de sympathisants. «Nous n'avons pas de registre et, pour faire partie du KRRS, il n'y a pas besoin de demander sa carte», précise Veerabhadrappa Bislalli.
Monsanto en échec
Une des premières actions à laquelle il a participé était l'occupation du siège de Monsanto à Bangalore en 1998. «J'étais alors étudiant et nous avions occupé les lieux avec une cinquantaine de camarades, cassant au passage quelques vitres», se rappelle-t-il en riant.
Depuis, Bangalore est devenue la capitale des nouvelles technologies made in India et l'industrialisation grignote les terres agricoles. Le gouvernement de New Delhi a créé à tour de bras des zones économiques spéciales – plus de 400 à ce jour – qui bénéficient d'une fiscalité avantageuse et d'investissements publics considérables. «Comme si en dehors de Bangalore, Bombay ou Calcutta, l'Inde n'existait pas», soupire Veerabhadrappa Bislalli. Et de critiquer: «Mon pays est devenu un importateur de denrées alimentaires». Fidèle à la vision de Gandhi, le KRRS prône une «république des villages» et «un développement rural». Quant au géant des semences génétiquement modifiées Monsanto, il a toujours un bureau à Bangalore, mais ses activités ont décliné. «C'est grâce au KRRS, assure le militant. Le coton transgénique de Monsanto n'est aujourd'hui plus du tout cultivé au Karnataka.» Le coton «Bt» avait été introduit dans le Sud de l'Inde au début des années 2000. Au vu de ses résultats catastrophiques, certains Etats comme l'Andhra Pradesh l'ont carrément interdit. Les milieux anti-OGM soulignent volontiers le lien entre les plantations modifiées et les suicides de paysans indiens. Mais, même si le coton de Monsanto avait déjà presque disparu du Karnataka, 620 paysans ont mis fin à leurs jours en 2007.
Aussi une agence matrimoniale
Pour l'activiste du KRRS, ces suicides montrent que les paysans sont encore trop dépendants, notamment des produits chimiques. «Les queues devant les magasins d'engrais et de pesticides sont si longues qu'elles virent parfois à l'émeute», raconte Veerabhadrappa Bislalli. Dans ce contexte, les cours du KRRS sur l'agriculture biologique sont pris d'assaut. Les paysans sont encouragés à échanger leurs semences. Le mouvement organise aussi des mariages. Pour s'unir, pas besoin d'appartenir à la même caste, ni de se ruiner ou de s'endetter, comme c'est trop souvent l'usage en Inde
mercredi, octobre 22, 2008
Evo Morales reprend la main
Evo Morales reprend la main
Paru le Mercredi 22 Octobre 2008
Evo Morales a-t-il fait sauter le verrou? Après deux ans de bras de fer et de blocage de la refonte constitutionnelle du pays, le gouvernement bolivien est parvenu à un compromis semble-t-il décisif avec ses opposants. A une très large majorité, le Congrès s'est arrogé le pouvoir de retoucher le texte issu de l'Assemblée constituante. Près d'un quart des articles ont été modifiés selon les desiderata de la droite. En échange, une majorité des élus conservateurs a accepté la tenue d'un référendum, le 25 janvier, devant permettre aux Boliviens de ratifier leur nouvelle Charte suprême.
Il faudra du temps pour analyser précisément l'impact de la centaine de «correctifs» (dixit La Paz) apportés au travail des constituants. Mais il est un sujet qui risque bien de fâcher paysans et indigènes: les anciennes propriétés foncières en production ne seront pas démembrées, même si elles excèdent la limite de taille (5000 ou 10 000 hectares) prévue par le projet de Constitution... Le chiffrage de la surface perdue pour la redistribution demeure flou. Il dépendra notamment de la capacité de l'Etat à vérifier – dans les faits – l'usage des terres agricoles. Dans un pays aussi étendu et qui ne dispose d'aucun moyen satellitaire, ce ne sera pas aisé. Plus fondamentalement, cet accord a de quoi frustrer les militants investis de longue date dans ce processus constituant. Arrachée dans la rue, puis légitimée par les urnes, la très participative Assemblée constituante bolivienne se voit privée de son oeuvre. La liesse qui a envahi La Paz depuis lundi est pourtant un signe clair: les partisans de M. Morales ont aussi des raisons d'être soulagés. Après le succès du président lors du référendum révocatoire, l'accord passé au Congrès montre les lézardes grandissantes dans le front anti-Morales. De quoi offrir une précieuse bouffée d'oxygène au gouvernement. Deux ans et demi de guérilla parlementaire de l'opposition avaient en effet fini par gripper la machine institutionnelle. Une défaillance que les autorités départementales exploitaient avec habileté pour faire avancer leurs plans séparatistes. Privé de cour constitutionnelle et de majorité parlementaire, l'Etat central s'était ainsi révélé totalement démuni face aux quatre référendums, pourtant illégaux, organisés ce printemps à Tarija, Santa Cruz, Beni et Pando. Au fil des mois, la rue – et parfois la violence – s'était imposée comme l'arbitre ultime des conflits politiques en Bolivie. Bien sûr, cette instabilité a aussi insufflé la radicalité des mouvements populaires dans le processus gouvernemental de transformation sociale. Après la manifestation, lundi, d'un demi-million de personnes (environ 5% des Boliviens!) à La Paz, la future Constitution sera plus que jamais une conquête populaire. Mais le projet du président a aussi besoin de stabilité. Dans le pays le plus pauvre d'Amérique du Sud, il doit rapidement donner de nouveaux fruits ou il dépérira. Avec un calendrier institutionnel clarifié, un fort soutien populaire et une opposition affaiblie et divisée, le gouvernement d'Evo Morales a désormais toutes les cartes en mains.