lundi, juin 16, 2008

Bataille autour de l'Amazonie

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BRESIL Lundi16 juin 2008

Bataille autour de l'Amazonie

PAR CHANTAL REYES, SÃO PAULO
L'ex-ministre de l'Environnement critique la politique du président Lula, accusé de céder aux pressions du lobby agricole.

«J'ai connu Minc quand il avait encore des cheveux. [Maintenant], il risque d'en perdre davantage», a lancé l'ex-ministre brésilienne de l'Environnement, Marina Silva. Une façon de mettre en garde son successeur, l'écologiste et ex-secrétaire à l'Environnement de l'Etat de Rio, Carlos Minc, contre les obstacles qui l'attendent. Icône de la préservation, Marina Silva était la garante de la crédibilité environnementale du Brésil à l'étranger. Sa démission, le mois dernier, a semé la perplexité sur l'avenir de l'Amazonie, la plus grande forêt tropicale de la planète, qui couvre 61% du territoire du Brésil mais dont 15% sont déjà partis en fumée, pour faire place à des plantations et des pâturages.

Créations de réserves

Marina Silva a claqué la porte en invoquant des difficultés à mettre en œuvre sa politique de préservation, qui s'est heurtée à des «résistances croissantes de secteurs importants du gouvernement et de la société», a-t-elle précisé dans sa lettre de démission. L'ex-ministre a estimé avoir perdu le soutien du président Lula dans sa lutte contre le défrichement de l'Amazonie. Luiz Inácio Lula da Silva, qui l'avait nommée en 2003, a appuyé certaines de ses mesures, comme la création de 240000 km2 de réserves en Amazonie, mais il lui a aussi infligé des défaites. Comme l'autorisation des cultures transgéniques et la mise en branle de grands ouvrages, notamment des usines hydrauliques en Amazonie, censées accélérer la croissance économique mais qui risquent d'aggraver le défrichement. Son dernier camouflet: ce n'est pas à elle, mais à un autre ministre qu'il a confié la coordination d'un plan de développement durable de l'Amazonie...

Ces trois dernières années, Marina Silva avait réussi, en resserrant les contrôles, à réduire de 60% le défrichement de la forêt amazonienne, mais celui-ci est reparti à la hausse. Entre août 2007 et avril 2008, 5850 km2 de forêt ont été détruits, soit plus que pendant toute la période antérieure de douze mois (entre août 2006 et juillet 2007). Et le pire est encore à venir puisque la saison sèche, pendant laquelle culminent les déboisements, ne fait que commencer. En cause, selon Marina Silva, le développement de l'élevage et de la culture du soja, favorisé par la hausse des cours mondiaux des denrées alimentaires.

Face à cette nouvelle donne, Lula a accepté de prendre des mesures draconiennes: interdiction d'abattre le moindre arbre dans les 36 villes championnes du défrichement et surtout interdiction pour les banques publiques d'octroyer des crédits aux propriétaires terriens d'Amazonie, qui ne maintiennent pas sur pied 80% de la forêt dans le périmètre de leur propriété, comme le veut le code forestier. Les restrictions au crédit public - la mesure la plus efficace contre la destruction de la forêt - entreront en vigueur le 1er juillet. Mais le puissant lobby de l'agrobusiness, soutenu par le Ministère de l'agriculture, fait pression pour vider ces textes de leur contenu. L'un des principaux défis de Carlos Minc sera de parvenir à les maintenir.

Pressions agricoles

Un bras de fer dont l'issue dépendra, là encore, de l'arbitrage de Lula, très attentif aux attentes du secteur agro-industriel, grand pourvoyeur de devises. Selon Marina Silva, le risque de «régression» existe. Le chef de l'Etat, lui, assure que la politique environnementale «ne changera pas» avec le départ de la ministre. Il aurait également promis de ne pas promulguer, s'il venait à être adopté, un texte concocté par le lobby agricole et qui relève de 20 à 50% le pourcentage de forêt pouvant être détruite sur les propriétés situées en Amazonie.

Autre défi pour Carlos Minc: accélérer le processus d'octroi des autorisations environnementales nécessaires pour lancer les grands travaux dont a besoin le pays, tout en examinant avec rigueur leur impact sur l'environnement.





samedi, mai 17, 2008

Le détournement du fleuve São Francisco, symbole de la «dérive de Lula»

   PROPOS RECUEILLIS PAR RACHAD ARMANIOS    

ReligionsBRÉSIL - L'évêque Tomas Balduino, 85 ans, est en Suisse pour alerter l'opinion sur le projet gouvernemental de détourner le São Francisco. Seule l'agro-industrie d'exportation en profitera, dénonce le religieux. 
En détournant une partie des eaux du São Francisco, le gouvernement de Lula prétend étancher la soif des habitants des régions semi-arides du Nordeste, au Brésil. En réalité, ce projet pharaonique vise à irriguer les monocultures de canne à sucre ou de fruits, destinées à l'exportation, accusent les détracteurs du projet. Fin 2007, l'évêque franciscain Luiz Flavio Cappio menait, «pour sauver le fleuve», une grève de la faim de vingt-quatre jours après un premier jeûne en 20051. C'est un autre évêque brésilien, Mgr Tomas Balduino, qui est ces jours en Suisse romande pour sensibiliser l'opinion publique à cette cause. A 85 ans, ce dominicain, évêque émérite du diocèse brésilien de Goiás (1967 à 1998), n'a rien perdu de son âme militante. Il a été le premier président de la Commission pastorale de la terre (CPT) de l'Eglise brésilienne, un offensif soutien des paysans sans terre. Entretien lors de son passage à Genève2. 


Quelles conséquences le jeûne très médiatisé de Mgr Cappio a-t-il eues?

Mgr Balduino: Des organisations populaires, indiennes, noires, de paysans, de pêcheurs se sont massivement mobilisées. Car le gouvernement s'est lancé corps et âme dans la poursuite du projet, en recourant à l'armée. Chargée de l'ingénierie, elle défend les travaux avec ses tanks. 


Pourquoi vous opposez-vous à un projet qui apportera de l'eau potable à 12 millions d'habitants?

C'est faux. Il va davantage concentrer l'eau là où elle l'est déjà en bénéficiant avant tout à l'agriculture d'exportation. En particulier, le projet servira à accroître la production d'éthanol (un agrocarburant tiré de la canne à sucre). Seul 4% de l'eau sera destiné à la population des campagnes. Dans les Etats semi-arides, ce ne sont pas 12 millions, mais 34 millions de personnes qui souffrent du manque d'eau. Le détournement du São Francisco n'est pas une solution. Car le problème vient de la non-redistribution de l'eau, confisquée en grande partie par les latifundistes. Se développe alors une «industrie de la sécheresse»: pour capter des voix, des politiciens offrent de l'eau aux pauvres avec des camions citernes. 


En favorisant l'agro-industrie d'exportation, le projet est-il bénéfique pour le Brésil?

Non, car il va creuser encore plus les inégalités sociales du fait de la concentration des richesses et des ressources. En outre, les monocultures détruisent la terre et tuent l'agriculture traditionnelle. Surtout, elles se destinent toujours plus à remplir les réservoirs des voitures plutôt que les ventres. Entre 2007 et 2008, les champs de canne à sucre ont avancé de 27% sur des terrains réservés auparavant à la production de céréales. L'éthanol est tout sauf un carburant éthique: sur les 5974 travailleurs-esclaves que les inspecteurs du gouvernement ont libérés l'an passé, 3131 venaient du secteur de la canne (des gardes armés empêchent de fuir ces employés, liés par des dettes aux grands propriétaires terriens, ndlr). 


Pourquoi les Indiens protestent-ils contre le projet?

La construction de deux canaux longs de 400 et 220 km signifie une invasion et un vol des terres appartenant à 34 peuplades indigènes. Lesquelles ne verront même pas la couleur de l'eau détournée! Un sérieux problème constitutionnel se pose, car une telle entreprise sur leurs terres suppose l'aval du parlement, qui ne s'est pas encore prononcé. Mais le gouvernement a pu annuler toutes les actions en justice. 


Quelles conséquences écologiques craignez-vous?

Cela va accentuer l'assèchement des zones riveraines de ce fleuve mourant. Les plantations d'eucalyptus pour la production de cellulose ont déjà asséché les affluents. Le fleuve souffre de l'érosion et de la dévastation de la végétation. En plus, les eaux usées d'un grand nombre de municipalités, dont des mégapoles, finissent dans le fleuve sans être traitées, créant de graves problèmes de pollution. 


Quelle alternative au détournement du fleuve est-elle proposée?

Un plan favorisant une gestion locale de l'eau a été conçu au sein même de l'Agence nationale des eaux. Mais il a été étouffé par le gouvernement Lula. Il s'agirait de développer un véritable réseau de distribution pour l'ensemble de la population à partir des réservoirs existants, de mieux capter l'eau de pluie et de mieux lutter contre l'incroyable évaporation, favorisée par l'irrigation conventionnelle et la concentration de l'eau dans les gigantesques réservoirs. 


Lula a-t-il trahi ses idéaux?

Oui. Il a été porté au pouvoir par les organisations populaires qui aspiraient au changement, comme au Venezuela, en Bolivie ou au Paraguay. Mais il a opté pour le marché et la «gouvernabilité». Il accuse désormais le peuple traditionnel et les Indiens de freiner le développement du pays et érige les producteurs d'éthanol en héros nationaux! Quant à la réforme agraire qui devait permettre aux paysans de reconquérir leurs terres, Lula l'a complètement oubliée. Sa priorité, c'est l'agrobusiness. Le combat pour le São Francisco va donc au-delà, puisqu'il symbolise celui des organisations paysannes et populaires dans tout le Brésil pour le droit à l'eau et à la terre. 


Un combat difficile?

Oui, d'autant plus que l'impunité règne. La semaine passée, le Tribunal de Bélem a annulé la condamnation à trente ans de prison de Vitalmiro Moura, dit «Bida», le commanditaire de l'assassinat en 2005 de soeur Dorothy. Cette Américaine défendait les paysans sans terre dans l'Etat du Para. La CPT, la Conférence des évêques et même Lula se sont publiquement indignés. En onze ans dans le Para, sur 850 assassinats, aucun commanditaire n'a été puni. En 2005, la Cour suprême du Brésil a refusé que les crimes contre les droits humains soient jugés au niveau fédéral. Elle arguait que la justice régionale de Bélem fonctionnait bien... la même qui vient d'acquitter Bida. Au Brésil, quatre évêques sont menacés de mort. I 
Note : 1Le Courrier du 5 janvier 2008. 
2Mgr Balduino, ainsi que Thomas Bauer, coordinateur de la CPT, étaient invités mercredi par la Commission Tiers-Monde de l'Eglise catholique et le Centre catholique international de Genève.

Morales met sa tête sur le billot et ses opposants prennent peur

   BPZ    

SolidaritéBOLIVIE - En adhérant au projet de référendum révocatoire proposé par Evo Morales, la droite sénatoriale fissure l'opposition. 
L'opposition bolivienne s'est-elle tiré une balle dans le pied? Bien que contrôlé par les partis nationaux anti-gouvernementaux, le Sénat a donné son accord à la tenue, le 10 août prochain, d'un référendum révocatoire mettant en jeu non seulement le mandat présidentiel, mais également ceux des préfets départementaux. Furieuse, l'opposition régionaliste parle d'un «autogoal» commis par Podemos (droite) et Unité nationale (centre), habituellement alliés aux autonomistes de l'Est. Elle craint qu'un tel scrutin national ne jette le doute sur les consultations autonomistes du 4 mai à Santa Cruz et prévues en juin à Tarija, Beni et Pando. Particularité des référendums révocatoires du 10 août: tout élu affligé d'un pourcentage de rejet supérieur à celui obtenu lors de son élection en 2005 devra quitter son poste. Ainsi Evo Morales, élu par plus de 53% des votants, pourra se contenter de moins de 47% de soutiens pour conserver son poste. Avec près de 60% d'opinions favorables dans les sondages, le leader aymara envisage donc son avenir avec sérénité. Tel n'est pas le cas, en revanche, de plusieurs préfets de l'opposition, élus à des majorités relatives grâce aux divisions de la gauche. Sont particulièrement en danger le populiste Manfred Reyes Villa, préfet de Cochabamba, et celui de La Paz, José Luis Paredes (Podemos). A droite, seul le populaire préfet de Santa Cruz, Rubén Costas, semble sûr de conserver son poste. Le risque, pour la droite, est désormais de voir un gouvernement relégitimé dans un scrutin incontestable. Car contrairement à la votation autonomiste du 4 mai à Santa Cruz, le vote du 10 août sera organisé par les autorités électorales compétentes et observé par une vingtaine d'organismes étrangers. 
Tant qu'à aller aux urnes, «nous devrions tous renoncer à nos charges et organiser des élections générales», a aussitôt réagi Manfred Reyes Villa, rejoint par Rubén Costas, mais pas par le préfet de Pando, Leopoldo Fernández... 
Au sein de Podemos, également, les couteaux s'aiguisent. Le chef du parti de droite, Jorge «Tuto» Quiroga, est ouvertement accusé d'avoir provoqué le référendum révocatoire national uniquement pour faire de l'ombre aux leaders régionaux et se replacer en vue des prochaines élections... A contrario, d'autres s'élèvent pour dénoncer la stratégie autonomiste adoptée par l'opposition, dont le demi-échec du référendum du 4 mai (faible participation) montrerait les limites. De premières fissures au sein du bloc oppositionnel que le gouvernement ne manquera pas d'exploiter. Celui-ci a d'ailleurs rouvert dès lundi le processus de dialogue national visant à retoucher le projet de Constitution et d'y intégrer davantage d'autonomie départementale. Tenues sous les auspices de l'Organisation des Etats américains (OEA), ces discussions ont toutefois été boycottées par les préfets des quatre départements de l'est.