mardi, janvier 27, 2009

«La venue de Lula est un signe fort»

«La venue de Lula est un signe fort»

Paru le Mercredi 28 Janvier 2009 
   SERGIO FERRARI, BELÉM DO PARÁ    

FSM - Belem 2009
Il aura fallu que s'ébroue la manif estation d'ouverture (lire ci-dessus) du Forum social mondial (FSM) pour que Belém prenne réellement conscience de la dimension de cette rencontre internationale. A la veille de l'événement, les mouvements sociaux brésiliens, eux, ne cachaient pas leurs fortes attentes. «C'est un moment historique pour nous», s'exclame Carmen Helena Foro, dirigeante nationale du Syndicat des travailleurs ruraux du Brésil et vice-présidente de la Centrale unique des travailleurs (CUT). Cette organisation, traditionnellement proche du Parti des travailleurs de Lula, est la principale confédération du pays, avec 3299 syndicats affiliés et 28millions de membres. Carmen Helena Foro, âgée de 42ans, originaire des environs de Belém, est venue dans sa ville pour participer à cette édition du FSM. 


La venue de Lula, jeudi à Belém, pour participer avec quatre autres présidents de la région –Hugo Chávez (Venezuela), Evo Morales (Bolivie), Fernando Lugo (Paraguay) et Rafael Correa (Equateur)– peut-elle être comprise comme une tentative de reconquérir la sympathie des mouvements sociaux brésiliens?

Carmen Helena Foro: Je ne partage pas cette hypothèse. Malgré nos sérieuses critiques envers son gouvernement, Lula n'a jamais cessé de venir à Belém durant ces années. D'autre part, il a maintenu la communication et le dialogue avec les mouvements sociaux. Il n'a pas besoin de profiter d'un forum pour rétablir une relation, qui reste ouverte et active. Je pense néanmoins que la visite de Lula, cette semaine, dans le cadre du FSM est un signe fort adressé à tous les secteurs politiques et économiques du pays et aux acteurs sociaux qui arrivent du monde entier. 


C'est-à-dire...

L'Amazonie est aujourd'hui l'une des régions les plus complexes et les plus contradictoires du Brésil. D'une part, elle subit de graves atteintes environnementales, avec une forte présence d'entreprises nationales et de multinationales, qui en sont responsables. Et, en même temps, y existent des mouvements sociaux actifs qui cherchent des alternatives, s'organisent et se mobilisent Cette réalité définit un contexte où la présence et la parole de Lula peuvent être très importantes. D'autre part, Lula vient à Belém pour apporter son appui à ce grand projet mondial qui préconise la construction d'un autre monde possible. 


Belém rassemble ces jours les représentants de la société civile latino-américaine et mondiale. Quel est réellement aujourd'hui l'état des relations entre les syndicats brésiliens et leurs collègues du continent? Et, plus généralement, entre les mouvements latino-américains?

Bien qu'ils se soient renforcés, ces contacts ne convergent pas encore dans une pratique systématique commune. En cette étape historique que traverse l'Amérique latine, nous devons faire un pas en avant substantiel du point de vue de l'intégration régionale. Des propositions d'intégration économique et commerciale existent, mais elles manquent parfois de clarté en matière sociale. Il est essentiel de ne jamais baisser la pression sur nos gouvernants pour trouver chaque jour des réponses plus claires, rapides et effectives sur les thèmes essentiels que sont l'augmentation de la faim, la précarisation du travail et des travailleurs, la réponse à la crise financière et économique, l'environnement, etc. Le moment est essentiel, et les défis que nous devons affronter le sont tout autant. Les attentes de notre base sont énormes. 


En ce sens, que signifie et que peut apporter cette session du FSM?

Ce sera un moment grandiose de rencontre entre les mouvements sociaux et pour avancer davantage dans le processus de résistance des travailleurs, une opportunité unique de communication entre les peuples, la possibilité de clarifier et d'impulser avec plus d'énergie les réalisations sociales et populaires. De plus, c'est un espace privilégié pour que les femmes continuent à construire ensemble nos propositions, nos réseaux et nos projets. 


Le forum intervient toutefois en un moment de crise pour lessyndicats brésiliens.

La structure productive du pays a beaucoup changé ces dernières décennies. Cela implique aussi, comme dans une grande partie du monde et de l'Amérique latine, la nécessité d'une recomposition du mouvement syndical. Dans notre cas, il y a quelques mois, un courant interne de notre organisation a quitté la CUT en raison de divergences organisationnelles et politiques. Néanmoins, il serait injuste de parler de crise, spécialement par rapport à l'objectif essentiel du programme de notre organisation: la défense de la dignité et des conditions de vie des travailleurs. Cela continue d'être un pilier non négociable de notre organisation. 


Depuis 2003, un ex-syndicaliste et dirigeant de la CUT est à la tête duBrésil. L'ère Lula aura-t-elle été favorable au travail syndical?

Cela nous a surtout obligés à certaines réorientations. Lors de l'arrivée de Lula à la présidence, nous vivions une étape difficile. Néanmoins, nous sommes parvenus à conserver notre indépendance et sommes très critiques sur certains points clefs de sa gestion de Lula. Pour sa part, il a préservé –je crois avec la majorité des mouvements sociaux brésiliens– un espace permanent de dialogue. C'est très positif. 


Quelles critiques formulez-vous?

Particulièrement, sur la lenteur de la réforme agraire, laquelle est une revendication très importante pour de larges secteurs sociaux du Brésil. Son avancée durant le gouvernement de Lula laisse beaucoup à désirer. Cette critique claire est sans aucun doute un point de consensus pour tous les mouvements sociaux de mon pays

samedi, janvier 24, 2009

BOLIVIE: LA RECONQUÊTE PACIFIQUE DES INDIGÈNES

BOLIVIE: LA RECONQUÊTE PACIFIQUE DES INDIGÈNES

Paru le Samedi 24 Janvier 2009 
   BERNARD PERRIN, SANTA CRUZ    

SolidaritéTrois ans après l’élection d’Evo Morales, les Boliviens s’apprêtent à inaugurer leur nouvelle maison commune. Le projet de Constitution soumis aux voix dimanche devrait consolider les réformes juridiques, sociales, politiques et économiques en cours. Une «décolonisation du pouvoir» qu’illustre la réforme agraire en pays guarani. 
Imaginez qu'une famille soit propriétaire de l'équivalent de la superficie du canton du Valais... ou de plus de 500000 terrains de football. Et que sur ce même territoire, des milliers de paysans sans terre survivent en esclavage, avec au mieux un salaire de misère, au pire juste de quoi nourrir leur famille. Bienvenu dans le département de Santa Cruz, terre des inégalités! Dans cet Oriente bolivien où seulement 5% des plus riches propriétaires possèdent 85% des surfaces cultivées... Dans la région reculée de l'Alto Parapeti1, à quelques heures de jeep de la petite ville pétrolière de Camiri, le temps semble s'être figé. Et le paysage magnifique, fait de vallées et de montagnes recouvertes d'une végétation luxuriante, rappelle le paradis perdu. Perdu, car dans ce monde oublié, le XXIesiècle rime encore avec esclavage pour le peuple guarani. Dans les énormes propriétés privées de plusieurs milliers d'hectares, des communautés entières vivent toujours en état de servitude, soumises à un patron. 
Les Guaranis ont habité cette région au moins depuis le XIVe siècle, et ont résisté à toutes les tentatives de colonisation pendant plus de trois cents ans, jusqu'à leur défaite militaire en 1892 lors de la bataille de Kuruyuki. Le territoire fut alors distribué par l'Etat aux propriétaires terriens, boliviens ou étrangers, et les «bons sauvages» guaranis furent dispersés dans les différentes haciendas, utilisés pour le travail aux champs. Une main d'oeuvre corvéable à souhait bienvenue... 


Un siècle de travail forcé

Des communautés entières furent ainsi privées de leurs terres fertiles et réduites au travail forcé. «Ce fut le début de la période la plus pénible de notre histoire, qui n'est malheureusement pas encore terminée», explique Felicia, assise devant sa petite hutte faite de bois et de paille. Dans sa communauté d'Itacuatia, la vieille dame, 67ans, témoigne d'un passé qui se mêle au présent: «J'ai été séparé de ma famille quand je n'étais encore qu'une enfant, pour entrer au service de la famille Chávez. Dans leur hacienda, depuis toute petite, j'ai lavé le linge, pelé les légumes et préparé les repas. Je ne suis jamais allée à l'école et pendant très longtemps je n'ai pas su ce qu'était l'argent. Les hommes, eux, étaient aux champs, du lever du soleil à la tombée de la nuit.» 
Selon l'Assemblée du peuple guarani, Itacuatia compterait aujourd'hui encore trente familles soumises à une forme ou à une autre d'esclavage ou de servitude. «Nous recevons des salaires de misère, en général 15bolivianos (un peu plus de 2francs) pour une journée de dix ou douze heures de labeur. Et il y a encore peu, nous n'étions rétribués que par un peu de sucre, du savon, quelques cacahuètes...», confirme Nicanor Cerezo Bejarano, le mburuvicha (le chef) de cette communauté. Et comme tous ses compagnons, il est lié au propriétaire par une supposée dette qui se transmet de père en fils. Résigné, il se sent encore incapable d'imaginer un autre futur que celui de «vivre et mourir sur cette terre qui m'a vu naître, au service d'un maître». 


2009, année de la libération?

Et pourtant... L'espoir que plus d'un siècle d'exploitation prenne fin cette année est bien réel... Pendue à un arbre, une vieille radio grésille pour l'ensemble des familles d'Itacuatia. Le programme de Patria Nueva, un canal pro-gouvernemental, fait la promotion de la nouvelle Constitution. Nicanor Cerezo Bejarano écoute pensivement: «Ce nouveau texte fondamental pourrait nous offrir enfin ce que nous voulons: vivre librement, en travaillant notre propre terre et en nous organisant en communauté. Alors le 25 janvier, nous irons tous voter, évidemment.» 
Le vice-ministre des Terres, Alejandro Almaraz, l'a lui-même clamé haut et fort: cette année 2009 sera celle de la libération du peuple guarani et de la fin de l'esclavage. Il y a moins d'un an pourtant, l'avenir de la réforme agraire dans ce coin de pays semblait bien compromis. En avril 2008, trois grands propriétaires terriens, soutenus par l'oligarchie la plus conservatrice de Santa Cruz et par la préfecture de droite, avaient même pris les armes contre le gouvernement. Et ce même Alejandro Almaraz fut retenu en otage pendant sept heures par les propriétaires terriens rebelles et leurs groupes de choc. «Mais en août, en plébiscitant le président avec 67% de votes, le peuple bolivien a mis en déroute cette droite fasciste, et avec elle les propriétaires terriens», raconte Don Valerio Castaño. Le vieil homme travaille lui aussi pour la famille Chávez, depuis plus de vingt ans. La sueur perle sur son front ridé alors que la température dépasse les 37degrés. Mais désormais un léger sourire crispe son visage: «Fin novembre, les fonctionnaires du gouvernement ont pu reprendre le processus d'assainissement des terres de l'Alto Parapeti, sans que les propriétaires terriens ne leur tirent dessus. Ils ont pu effectuer leur travail de terrain, maintenant nous attendons le résultat et une éventuelle redistribution...» 


Extrême précarité

Les chefs des communautés guaranis de l'Alto Parapeti ont transmis au gouvernement une demande de reconstitution d'une Terre communautaire d'origine (TCO) de 157000 ha dans le cadre de l'assainissement foncier. L'histoire est donc en passe de rendre aux Guaranis ce qu'elle leur a volé. Mais Don Valerio n'ose pas encore y croire: «Il faut nous comprendre... La peur des patrons est ancrée quasi génétiquement en nous. On a peur de tout, peur de parler, peur des représailles...» 
Les propriétaires terriens pourtant font désormais profil bas. L'un d'eux, Ronald Larsen, qui avait tiré dans les pneus de la voiture du vice-ministre en avril, aurait même quitté le département, peut-être la Bolivie. 
Mais pour ne pas être accusés de maintenir des communautés en régime d'esclavage, et donc de perdre leurs terres, les Chávez ont récemment privé les Guaranis de travail, espérant du même coup les contraindre à quitter la région. Sans le salaire de misère octroyé par le patron et toujours sans terre, les milliers de Guaranis qui composent les dix-neuf communautés de l'Alto Parapeti vivent aujourd'hui dans la précarité la plus absolue. «On cultive en cachette, clandestinement, de petites parcelles qui appartiennent bien sûr au latifundiste. Mais cela nous donne à peine de quoi nourrir nos familles», poursuit Don Valerio. 
Pourtant dimanche, même l'estomac vide, Don Valerio ira voter le coeur léger: «Pendant des années, j'ai fait ce que le patron exigerait de moi, je vivais dans la peur, sans pouvoir me défendre contre les mauvais traitements, dans l'ignorance de mes droits, faute d'éducation. L'histoire a changé. Avec le gouvernement d'Evo, avec cette nouvelle Constitution, les Guaranis vont pouvoir enfin être maîtres de leurs terres, et de leur destin.»I 

«Nous avons une dette historique envers les peuples indigènes»

    PROPOS RECUEILLIS PAR BPN    

Solidarité
Il n'a pas hésité, en avril dernier, à affronter directement les propriétaires terriens, quitte à essuyer leurs tirs. Et il n'a pas attendu que la Constitution inscrive dans le marbre les principes de la réforme agraire pour aller de l'avant. Avec ses lunettes à monture noire et sa barbe de jeune révolutionnaire, le vice-ministre des Terres, Alejandro Almaraz, incarne bien ce processus impulsé par le gouvernement. 


Etes-vous satisfait du cours de la réforme agraire?

Très satisfait. En trois ans, nous avons assaini1 18,3millions d'hectares (ha), soit deux fois plus que ce qui avait été réalisé depuis 1996. Et surtout, ce processus bénéficie enfin aux communautés. Sept millions d'hectares ont ainsi été remis aux peuples indigènes en Terres communautaires d'origine (TCO), et plus de 2,3millions aux communautés paysannes. 


Au détriment des entreprises privées?

Non, 600000 ha ont été titularisées à des petites entreprises et plus de 900 000 ha aux moyennes et grandes. Cela montre qu'il ne s'agit pas, contrairement à ce que prétend l'opposition, d'une réforme anti-démocratique, qui exproprie les privés. Au contraire, nous leur offrons la sécurité juridique. 


Où en est le processus d'assainissement?

Vingt-sept millions d'hectares sont assainis, mais la Bolivie en compte 106... J'estime qu'il nous faudra encore cinq ans pour arriver au terme du processus. L'an dernier, nous avons pu déclarer un premier département entièrement assaini, celui de Pando, qui compte 6,5millions d'ha. Avant, les communautés indigènes n'y avaient pratiquement aucun droit sur la terre, désormais elles sont titulaires de 2,5millions d'hectares, dont 500 ha attribué à chaque famille . 


D'où proviennent ces terres redistribuées?

Ce sont les terres qui étaient inexploitées, qui ne répondaient pas à la fonction économique et sociale. Je vous donne un exemple. Dans le département de Pando, une famille réclamait 300000 ha. Or l'étude sur le terrain a montré que seul 1% de cette surface répondait à la fonction économique et sociale. Et seul ce pour-cent a donc été titularisé... 


Qu'est-ce que la fonction économique et sociale?

C'est un principe fondamental qui est inscrit pour la première fois dans le marbre de la Constitution! Une terre qui n'est pas exploitée ou qui l'est mais au travers de la survivance de l'esclavage ne remplit pas la fonction économique dans le premier cas et la fonction sociale dans le second. Elle est alors expropriée, sans indemnisation, et l'Etat se charge de la redistribuer, par exemple à ceux qui la travaillent, à des communautés soumises à un maître. 


C'est le cas de l'Alto Parapeti...

Oui, et l'année 2009 sera celle de la libération du peuple guarani et de la fin de l'esclavage! Il y a eu une résistance de la part de quelques propriétaires terriens, qui ont même pris les armes contre nous l'an dernier, et qui s'opposent à la fin de leurs privilèges insensés, à cette accaparement inadmissible de dizaines de milliers d'hectares. Ils étaient appuyés par l'oligarchie conservatrice de Santa Cruz et par les mouvements séparatistes et autonomistes. Mais cette droite extrémiste et raciste a été défaite, et les propriétaires terriens avec elle. La redistribution de terres dans cette région est désormais imminente... 


La Constitution ne fait-elle pas la part trop belle aux peuples indigènes?

Non, nous avons une dette historique à payer, celle de l'humiliation de communautés qui formaient ce pays avant la conquête espagnole, et qui ont souffert de siècles d'exploitation et de discrimination... 


Qu'apporte encore la nouvelle Constitution?

Elle renforce la gestion communautaire de la terre. Ici, en Bolivie, nous ne pensons pas qu'il s'agisse d'une utopie, comme le pense la droite et une partie de la gauche. Ce système a pour but le bien commun, tout en respectant l'individu. Il est harmonieux. 
Note : 1L'assainissement consiste à vérifier la validité du titre de propriété et la légalité de l'exploitation puis à redistribuer les terres saisies..