mercredi, décembre 06, 2006

Venezuela: six ans pour confirmer

Venezuela: six ans pour confirmer

Paru le Mardi 05 Décembre 2006 
   BENITO PEREZ    

InternationalEt de quatre! Pour la quatrième fois depuis 1998, Hugo Chávez a reçu dimanche l'onction du suffrage universel. Bien qu'attendue, cette nette victoire doit être appréciée à sa juste valeur. Rarement un processus de profonde transformation sociale et politique n'a été plébiscité aussi régulièrement par les urnes. Il faut remonter aux révolutions néolibérales de Thatcher et de Reagan, dans les années 1980, pour trouver de pareils phénomènes... 
En obtenant dimanche près de 7 millions de suffrages, Hugo Chávez a pratiquement doublé son bassin électoral en huit ans. Mieux: il rassemble aujourd'hui davantage d'électeurs qu'il n'y avait de votants en 1998! Pas mal, pour un homme politique volontiers taxé d'«autoritaire», voire de «dictateur». 
On le sait peu, mais l'une des «missions» mises sur pied par son gouvernement consistait à recenser les millions de Vénézuéliens tellement exclus du système qu'ils ne disposaient même pas de papiers d'identité. Et encore moins d'une carte de vote. Dans la «démocratie» libérale et censitaire d'avant 1999, 11 millions de Vénézuéliens étaient appelés aux urnes. Ils sont plus de 16 millions aujourd'hui. Tout un symbole de la politique d'inclusion sociale chère à M. Chávez. 
Significatif par cette légitimité nouvelle, le succès du président vénézuélien l'est aussi parce qu'il s'appuie désormais sur des réalités concrètes et non plus sur la seule rhétorique. Longtemps freiné par les tentatives de déstabilisation de l'opposition, son projet socio-économique déploie ses premiers effets. Pauvreté, marginalité et analphabétisme ont considérablement reculé. 
Si l'on est loin de la société «socialiste» annoncée (ou «castro-communiste» dénoncée), le gouvernement ne s'est pas contenté de surfer sur la hausse des prix du pétrole. Système de santé de proximité, démocratisation de l'enseignement et de la formation professionnelle, développement de l'économie sociale et solidaire, décentralisation politique et médiatique, encouragement à l'auto-organisation... le programme est global et les réformes profondes, bien qu'encore balbutiantes. A Caracas, on bâtit sur des droits – inscrits dans la Constitution et mis en oeuvre par le peuple et les institutions. On ne se contente pas de parier sur le mirage de la croissance. En cela, le «bolivarisme» est déjà révolutionnaire... à défaut d'être socialiste. 
Bien sûr, le processus initié par Hugo Chávez connaît encore d'inquiétantes faiblesses. L'insécurité et la précarité du logement pourrissent la vie de millions de Vénézuéliens. Trop timide, la réforme agraire laisse des milliers de paysans pauvres ou de travailleurs agricoles en marge. Même les «missions» – pourtant plébiscitées par la population – trahissent la fragilité du processus. Incapable de s'allier ses propres bureaucrates, le gouvernement a été contraint de créer ces structures paraétatiques (financées directement par la société pétrolière PDVSA) pour appliquer son programme... 
Hugo Chávez et son équipe disposent désormais de six ans pour combler ces lacunes, doter le pays de services publics cohérents et réaliser l'ensemble des droits sociaux et individuels proclamés dans la Constitution. Six ans aussi pour consolider l'ébauche d'alternative latino-américaine au néolibéralisme qui se dessine de La Paz à Caracas.

samedi, novembre 11, 2006

«Le danger principal, c'est la bureaucratisation»

«Le danger principal, c'est la bureaucratisation»

Paru le Mercredi 29 Novembre 2006 
   BPZ    

SolidaritéEssayiste, journaliste, traducteur, réalisateur, Dario Azzellini coiffe les casquettes comme il prend l'avion pour l'Amérique latine. Depuis une quinzaine d'années, ce politologue d'origine italienne partage sa vie entre Berlin et son sous-continent d'adoption. Observateur engagé, Dario Azzellini ne pouvait demeurer insensible aux transformations sociales en cours au Venezuela. Avec l'artiste autrichien Oliver Ressler, il vient coup sur coup de leur consacrer deux documentaires remarqués. Après Venezuela depuis en bas bouclé en 2004, le Berlinois présentait récemment en Suisse romande son dernier film, Cinq fabriques, consacré aux expériences autogestionnaires dans l'industrie vénézuélienne (lire ci-dessous). Le Courrier en a profité pour obtenir son éclairage sur le processus politique et social initié par Hugo Chávez. 


On a souvent l'impression en Europe que la «révolution bolivarienne» est un processus construit d'en haut, depuis le gouvernement. Quelle est l'importance du mouvement social auquel vous avez consacré Venezuela depuis en bas?

La situation est complexe. On peut dire qu'il y a une conjonction entre l'action menée par Hugo Chávez et une conjoncture sociale propice. Le Venezuela possède une longue histoire de luttes radicales très méconnues en Europe. Mais pour ce qui est du mouvement bolivarien, son point de départ se situe en 1989, lorsque le président Carlos Andrés Pérez promulgue un paquet de mesures structurelles élaborées par le FMI. En une semaine, une insurrection se propage à tout le pays. La répression militaire fera 3000 morts, selon les ONG. Le «bolivarisme» puise là ses racines. D'abord parce que la répression va dégoûter nombre de militaires qui renforceront le secteur critique de l'armée organisé autour de Chávez. Mais aussi parce que cela marque la coupure populaire avec le système. La rencontre entre le peuple et Chávez aura lieu en 1992, lors de deux tentatives de coup d'Etat manquées mais populaires. Les années qui suivront seront des années de forte croissance des mouvements de base, ouvriers, étudiants, de quartier, même s'ils demeurent encore coupés des masses, lorsque Chávez remporte la présidentielle en 1998. Celui-ci va alors mener une politique pédagogique incitant les gens à s'organiser pour défendre leurs droits. Toute la logique de la Constitution qu'il fait adopter est dans cet appel à l'auto-organisation. Mais c'est surtout le coup d'Etat de 2002 qui provoque le déclic, les gens prenant conscience qu'ils peuvent tout perdre. 


Quelle est l'autonomie d'un tel mouvement social?

Je dirais que le processus bolivarien est caractérisé par ce mouvement parallèle entre la société civile et le pouvoir politique, chacun donnant des impulsions à l'autre. L'Etat incite à l'auto-organisation puis la soutient, mais ne la dirige pas. Les organisations, elles, appuient les politiques du gouvernement... qui vont dans leurs intérêts. Contrairement à d'autres expériences révolutionnaires, le gouvernement du Venezuela n'a pas imposé une contradiction centrale, par exemple entre le capital et le travail. Preuve en est la grande diversité d'organisations existant: ouvriers, ingénieurs, voisins, gays, etc. Le mouvement se structure d'abord en fonction des impulsions citoyennes, puis de celles du gouvernement. 

N'y a-t-il pas des contradictions entre les intérêts du gouvernement et ceux de la société civile organisée?

C'est sûr. Je pense que le danger principal que court le processus bolivarien, bien plus que de perdre face à l'opposition, c'est la bureaucratie. Que les intérêts de telle administration, de tel responsable ne prennent le pas sur ceux de la base. Selon moi, la forte abstention du scrutin législatif de 2004 n'est pas due au boycott de la droite, mais bien plus à la lassitude de certains électeurs bolivariens face à la fermeture des partis qui se répartissent les candidatures. Ce risque bureaucratique rend d'autant plus importante l'action de la société civile. Et cela Chávez le sait parfaitement. 


Comment l'Etat suscite-t-il l'auto-organisation?

Principalement, autour de ses programmes sociaux, dont la plupart prend en compte cette dimension. Par exemple, pour se voir attribuer un médecin de quartier dans le cadre du programme Barrio Adentro, la population locale doit impérativement créer un Comité sanitaire d'appui. Même chose pour la légalisation des occupations urbaines. Pour obtenir un titre de propriété, les habitants de ces quartiers pauvres doivent former un Comité de terre urbaine. Celui-ci, avec l'aide de techniciens, mènera les tractations avec l'Etat. Sans comité, pas de titres de propriété! 


N'y a-t-il pas un risque que les populations qui disposent de davantage de compétences sociales et organisationnelles ne monopolisent ces projets participatifs, et que les plus exclus le demeurent?

Bien sûr! C'est le risque. Nombre des coopératives formées ces dernières années l'ont été par des personnes de la classe moyenne. Mais de nombreuses initiatives ont été prises pour y remédier. Par exemple, les militants du Front Francisco Miranda, composé de jeunes qui ont suivi des formations spécifiques à Cuba, vont dans les quartiers les plus marginalisés pour les aider à s'organiser. PROPOS RECUEILLIS PAR BPZ Note : En savoir plus: www.azzellini.net